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Fin du blog

Par

Bientôt 8 ans que nous tenons un blog sur ce site. Tout ayant une fin nous stoppons de poster jusqu’à notre prochain grand voyage.

Celui-ci aura le 11 juillet 2016 comme date de départ.

 

Merci à tous les lecteurs.

 

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Fleur de Lys…amarré.

Par

Trois ans. il reste trois longues années avant notre nouveau grand départ qui devrait nous voir larguer les amarres afin de rejoindre la Polynésie.

Dans quelques semaines nous commencerons ( doucement)  la préparation de notre voilier à ce nouveau périple. Nous partagerons ici, comme nous l’avons déjà fait pour notre premier voyage, nos aventures et émotions.

 

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Le Grand voyage de Fleur de Lys : Dernière partie

Par

Trois jours. Cela fait trois jours que nous remontons le vent aux allures du près serré. Nous avons tous quelques bleus causés par les chutes inévitables. Je me demande si cela va encore durer longtemps . Nos amis belges nous envoient chaque jour des prévisions qui nous donnent l’espoir que dans quelques heures le vent adonnera. Mais rien ne se passe jamais. Nous sommes toujours dans le même système et n’en voyons pas la fin. Le bruit de la coque frappée par la mer est fort. Les embruns, la gîte et le froid qui arrive avec la baisse de température de l’eau rendent la situation difficile.
L’ambiance à bord est par contre excellente. Personne ne se plaint et les quarts se déroulent tous très bien sans que l’on ne vienne me réveiller à tous bouts de champs.

Le quatrième jours Louise vient me réveiller. Le pilote automatique décroche régulièrement et Fleur de Lys part au lof. J’observe la situation quelques minutes et je comprends que nous sommes sur toilés. Nous subissons en effet un bon force sept toujours au près. Je donne l’ordre de réveiller les autres équipiers pour manœuvrer. Nous allons devoir prendre le troisième ri de la grand voile et celui de la trinquette. J’estime les vagues à quatre mètres. Nous sommes en pleine nuit. Ce genre d’exercice est très périlleux le jour . La nuit complique tout et rend très improbable la récupération d’un homme tombé par inadvertance à la mer.
J’aurais aimé reporter ce travail au lever du soleil mais Fleur de Lys a trop de mal. Nous devons absolument réduire la voilure.

Véronique et moi nous chargerons des actions qui nécessitent de nous balader sur les passavants. Je ne veux à aucun prix qu’un de nos invité tombe à l’eau à notre place.

Elle se rend à la proue afin d’affaler la trinquette. En quelques minutes celle-ci est ferlée et Véronique en profite pour attacher les bosses de ris afin de la ré-envoyer arisée dans quelques minutes.
Elle doit effectuer tout cela en étant continuellement trempée et de retour elle racontera que les montagnes russes ne sont rien en regard de ce qu’elle a subi là devant, seule dans la nuit.
Dès qu’elle se retrouve dans le cockpit, le voilier ayant bien ralenti la grand voile étant déjà au second ri j’allume le moteur. Je nous positionne face au vent le temps d’affaler complètement la grand-voile et ensuite j’abats et cherche la meilleure vitesse, au moteur, pour être le moins secoué. Je confie ensuite la barre à Julien et aidé par Louise et Jan je^mets en place le troisième ris. Il n’est pas automatique et je suis obligé de détacher le mousqueton de la bordure afin de m’en servir pour tendre la chute de la voile arisée.

Tout ceci est nettement plus facile à faire dans un port de jour que la nuit en haute mer mais nous y arrivons néanmoins sans nous énerver.
Je reviens alors face au vent et nous hissons la Grand voile. Une fois à sa place j’éteins le moteur, j’abats alors légèrement et Véronique se rend de nouveau à l’avant afin d’envoyer la trinquette arisée.

Très soulagé que personne ne soit blessé ou tombé à l’eau j’ai alors la satisfaction de constater que le voilier navigue à l’aise à présent.
Nous n’avons même pas perdu un demi nœud tandis que le confort est incomparable. Je sens que le sloop ne souffre plus et nous allons tous nous recoucher trempés et transis mais heureux.
Louise termine seule son quart à la barre. Adolescente, elle a effectué un très grand voyage sur un voilier avec ses parents. Elle est aussi à l’aise à bord qu’un dauphin dans l’eau.

Le cinquième jour une vraie lueur d’espoir. Encore vingt quatre heures et nous devrions trouver des calmes qui nous permettrons de nous reposer et de vérifier le matériel.
Je suis dans ma banette perdu dans mes pensées quand Louise, encore elle, vient me chercher. « Olivier, vient vite, nous sommes en route de collision avec un objet que je ne distingue pas encore très bien. »

Je me rue sur le pont et nous changeons légèrement de cap pour passer tout près… d’un autre voilier.
Il est à la cape sèche et se fait très dangereusement secouer par les vagues rageuses. Ils nous ont vus et nous contactent par radio.
Nous apprenons qu’ils sont trois adultes à bord. Ils sont exténués et démoralisés par les conditions de mer et de vent.
Voir notre sloop si bien se comporter leur remonte un peu le moral. Nous échangeons quelques mots puis, très inquiet de leur inexpérience, je les encourage fermement à remettre en route.
Leur bateau s’appelle *****. C’est un sloop blanc en composite comme le notre mais un peu plus petit puisque sa longueur est de douze mètres.
Ils suivent nos conseils et nous les voyons derrière nous durant toute la journée . Par radio nous leur donnons rendez-vous à Horta, aux Açores.

Nous n’aurons malheureusement plus jamais de leur nouvelles.

Après sept jours dans ces conditions très dure pour un voilier de croisière, le 23 mai, le vent se calme et la mer ressemble à un lac. Nous avançons à quatre nœuds grâce à notre moteur que nous laissons tourner à faible régime afin d’avancer sans consommer trop de carburant.
Un voilier apparaît à l’horizon et se rapproche nettement. Un heure plus tard nous le voyons passer à seulement une centaine de mètres devant nous. Nous constatons qu’il est britannique et qu’ils sont plusieurs à bord. Ils ne font aucun effort pour tenter de nous rejoindre et ne répondent pas aux appels radio que nous lançons. Dommage nous aurions aimé faire connaissance.

Nous pourrions simplement attendre que le vent revienne. Il n’y a plus qu’une grande houle et le voilier n’est plus du tout secoué.
Mais je suis un peu impatient et l’idée de marquer le pas quelques dizaines d’heures alors que nous pouvons continuer à nous rapprocher me déplait. La risée diesel nous permet de parcourir cent milles par jour sans être incommodés par le bruit à ce faible régime moteur.

Nous profitons à fond de cette situation. Nous nous lavons et mettons nos derniers vêtements propres, nous cuisinons plus élaboré et mangeons à table, nous jouons aux cartes et lisons tous notre soul. Bref nous jouissons de cette solitude tranquille sur un lac géant.
Il n’y a plus qu’un très léger roulis et le ronron de la mécanique qui nous berce dans notre sommeil. La température extérieure est de dix-huit degrés à présent. Rien de bien glacial à priori mais venant de passer deux années à bénéficier d’une chaleur constante faisant monter le mercure à trente cinq degrés toute la journée, nous avons froid!.
Dans deux jours nous aurons dépassé la mi-traversée. Ce sera bon pour le moral. Je ne peux m’empêcher de penser à ce couple rencontré à Saint-Martin. Ils étaient partis l’an dernier pour le même périple mais, après seulement cinq jours ils ont fait demi-tour découragés par les conditions de mer. Ils sont donc revenus au point de départ après avoir navigués dix jours dans une mer qu’ils ont trouvée très dure. Il reviennent pour tenter de vendre le voilier sur place n’ayant plus le courage de repartir en mer. Pour eux, le rêve s’est transformé en cauchemar.

Le vingt-cinq le vent revient.
Victoire, il est arrière à présent et si nous avons de la chance nous serons poussé de cette façon jusqu’au Açores. Nous croisons les doigts pour qu’il ne faiblisse pas et garde bien la même direction.
A cette allure le sloop n’est plus à la gîte mais par contre nous roulons. Nous retrouvons les conditions de la traversée vers la Martinique. Louise et Julien ont pu réintégrer leur cabine d’autant que nous avons profité des calmes pour refixer le chandelier responsable de l’entrée d’eau.

Un navire ! Un navire !
Tout l’équipage monte sur le pont. Un porte-conteneur apparaît à l’horizon et se déroute visiblement pour nous rejoindre.
Une demi-heure plus tard le ‘Glasgow Express ‘parade à une centaine de mètres de notre bâbord. Nous conversons avec lui par radio. Il se rend également aux Açores qu’il atteindra bien évidemment avant nous. J’ai presque envie de lui demander de nous embarquer à bord. J’aime ces traversées mais je souffre quand même de solitude.
Il disparaît à l’horizon…

Au matin du vingt huit, plus de doutes, la situation se dégrade nettement . Le vent vient de l’ouest et l’anémomètre affiche vingt nœuds. Nous avions profité des calmes pour envoyer de la toile nous prenons à présent deux ris dans la grand voile.
Les vagues sont grosses mais encore régulières. La fréquence de la houle est de sept secondes environ ce qui est plutôt inconfortable.
D’après notre évaluation nous devrons subir plus de trente nœuds de vent à partir de 17h00. Attention, nos prévisions ne concernent pas les plus fortes rafales mais bien le vent minimum qui soufflera durant une vingtaine d’heures.
Nous rangeons tout ce qui peut tomber si nous prenons un coup de gite. Nous vérifions et assurons toutes les écoutilles.

Il est midi. Je suis impatient de connaître les dernières données météos. Véronique tente de connecter le téléphone satellite à notre ordinateur sans succès.
Cela m’énerve un peu d’autant que je n’avais encore jamais vu une mer démontée comme à présent. Nous avons remplacé la trinquette par quelques mètres carrés de génois qui seront plus facile à diminuer en cas d’urgence et ne nécessiteront pas d’aller faire le clown à l’avant sur le pont. La grand voile est au bas ris.

Je commence à désespérer de constater l’impossibilité de faire fonctionner l’iridium lorsque Véro m’annonce enfin que ça y est… Nous avons les données.

A ma grande stupeur la situation n’est plus du tout celle de ce matin. Nous sommes bien dans une queue de cyclone. Le phénomène qui nous concerne n’est plus ce que l’on appelle un fort coup de vent mais bien une vraie tempête. Les vagues atteindront plus de dix mètres car nous devrions étaler un bon force dix devenant force onze si nous avons de la malchance.
A ce stade nous ne pouvons plus rien faire d’autre que de nous préparer encore mieux. Nous affalons et ferlons la grand voile tant que cela est encore possible et continuons sous génois fortement roulé seul.
Nous avançons toujours à près de sept kts. Le voilier se comporte bien et le pilote fait son travail à merveille. Nous n’avons pas à intervenir.
Je décide qu’il est temps de préparer le voilier à subir un retournement complet au cas ou une vague déferlerait par notre travers.
Pour ce faire tout doit se retrouver dans des équipets bien fermés. Plus rien ne doit pouvoir servir de projectile. Nous assurons également la gazinière qui est normalement mobile et nous vissons tous les planchers afin de ne pas risquer de les prendre sur la tête.
Ce faisant, Louise, parfaitement dans son élément confectionne des pâtisseries en prévision du plus gros mauvais temps lorsque nous ne serons plus en état de cuisiner.
Nous vérifions et revérifions tout. Aucun coffre ne doit pouvoir se vider sur nous au cas ou le pire arriverait. La survie doit être sécurisée par une seconde aussière, l’annexe qui se trouve à l’envers sur le pont également.

A quinze heures nous sommes prêts et seul l’équipier de quart est encore debout. Tous les autres dorment.


C’est vraiment très spécial de se retrouver seuls en haute mer encore pour plusieurs jours encore alors que le cargo que nous venons de croiser arrivera dans quelques dizaines d’heures seulement.
Il disparaît très rapidement de l’écran radar également. La routine du bord reprend tout en étant améliorée par l’évènement vécu qui nous permet d’en discuter.
Incroyable, encore un navire!
Cette fois c’est de nouveau le voilier britannique qui nous repasse à quelques dizaines de mètres de notre proue. Nous en restons totalement interdits. Nous sommes au vent arrière tandis qu’ils sont au grand largue, ce qui explique qu’ils naviguent en zigzag par rapport à notre route. Mais quel hasard de les revoir au même endroit après tout ce temps écoulé depuis le premier passage. Cependant, nous ne parvenons toujours pas entrer en contact avec eux.

Il est dix-huit heures. Le bruit devient assourdissant. Nous subissons pour le moment ce que l’on appelle un ‘ fort coup de vent’. Soit force neuf. La mer s’est énormément creusée. Les vagues atteignent plus de huit mètres.
L’anémomètre de Fleur de Lys affiche quarante kts depuis un peu plus d’une heure. Nous n’avons plus de toile. Nous avançons à huit kts grâce à notre seul fardage. La situation est très inquiétante…et magnifique.
La nuit tombera dans deux heures. Tous, fascinés nous admirons le spectacle incroyable qui se prépare autour de nous.
Nous avons compris que cela ne s’arrêtera pas là. D’après les cartes météos la situation s’aggravera jusqu’à huit heures demain matin. Pour le moment le voilier se comporte bien, mais je sens que ses limites dans cette configuration ne sont plus très loin.
Tout le monde dort sauf Louise qui est de quart et moi qui reste dans le cockpit avec elle pour la soutenir moralement. Et les minutes puis les demis heures passent…
Eole en colère souffle à près de cinquante nœuds à présent. Les rafales les plus fortes dépassent les soixante. Le fort coup de vent s’est transformé en forte tempête, comme prévu ce matin.
Louise et moi sommes trempés. Elle reste vaillamment à son poste derrière la barre à roue tribord prête à reprendre les commandes du voilier en manuel si le pilote défaille. Je croise les doigts pour qu’il ne choisisse pas cette tempête pour démissionner alors qu’il ne nous a jamais trahi depuis le début de ce voyage.
Je tente de dormir, couché tout habillé sur la banquette bâbord du cockpit. Nous sommes mouillés tant par les embruns que par de l’eau verte envoyée régulièrement par des vagues chevauchant la houle qui viennent se fracasser sur notre tableau arrière.
Il est vingt trois heures locale. La mer atteint douze mètres à présent. J’ai repris confiance dans le caractère marin du sloop .

Heureusement il nous reste quelques cartouches en réserve. Nous avons encore plusieurs solutions pour soulager notre bateau si nous sentons qu’il n’est plus à sont aise dont celle de tirer des trainards lorsqu’il part au surf dans les descentes des vagues afin de le ralentir et surtout de garder notre trajectoire bien parallèle à celle des vagues.

Je pense à nos enfants, nos amis, notre famille et celles de nos équipiers. Prendre la mer sur un petit voilier comporte des risques. Cette nuit est celle de tous les dangers. J’en suis bien conscient .
Heureusement, malgré l’inconfort de rester à demeure à l’extérieur, j’arrive à me reposer. Il y a quelques minutes je suis descendu voir l’état des dormeurs. Ils dorment tous ( logique pour des dormeurs). Tant mieux. Ils n’en seront que plus en forme pour effectuer leur part du travail le moment venu. J’ai une bouffée de tendresse de constatert l’équipage si confiant dans mes décisions pour étaler cette tempête.
Louise et moi mangeons les gâteries qu’elle nous a préparé dans l’après-midi.
C’est un peu surnaturel de nous retrouver ballottés au beau milieu de l’Atlantique sur un minuscule bateau pris dans une énorme tempête à grignoter des biscuits. Et le temps s’étire doucement.

Louise regagne sa bannette. C’est à présent au tour de Véronique de surveiller notre île flottante.
J’en profite pour me réfugier dans le carré ou je tombe endormi.
Pris dans un rêve je la vois y apparaître au volant d’une Ferrari. Que peut elle bien fabriquer aux commandes d’une voiture de sport, elle qui n’aime pas conduire ? «  Olivier….Olivier réveille toi »! J’émerge péniblement de mon rêve.
Elle vient me prévenir qu’elle aperçoit un cargo. Je me ré-équipe de pied en cape ( ce qui n’est pas rien, nous ne sommes plus dans la moiteur des Antilles) et monte sur le pont.
Nous nous rapprochons en effet d’un très grand pétrolier. Visiblement il est à la cape. Il ne progresse donc pas et est bien secoué malgré ses centaines de mètres de long.
Notre trajectoire va nous amener à moins de cent mètres de sa poupe. Il est totalement illuminé et fait vraiment office de phare pour nous. Toutes les dix secondes il disparaît caché par la houle. La situation ne nous permet pas de contacter l’homme de quart. Le bruit à bord de Fleur de Lys est tel qu’il est malheureusement impossible d’utiliser la radio de bord.
Dommage, j’aurais vraiment voulu savoir ce qu’il a pensé en nous voyant surgir dans la nuit à bord d’un rafiot si ridicule au regard de la taille des vagues..
Véronique et moi le regardons tandis que que nous le dépassons à près de huit kts. Moins d’une demi heure plus tard il disparaît dans l’obscurité. Cet intermède nous a bien occupé et nous n’avons pas vu les heures passer.
Jan arrive alors pour relever Véronique. Souriant, il est en avance comme presque à chaque fois. Nous lui donnons des informations claires sur la situation et sur ce que nous pensons que va être l’évolution de celle-ci. Comme toujours, il écoute attentivement et prend son poste derrière la barre.
Il s’attache au point de fixation du cockpit par deux longes différentes lui permettant de rejoindre la descente sans devoir se détacher et étant tenu très court partout.
Je me recouche sur la banquette fixé au navire de la même façon.
De cette manière il est impossible que nous tombions à l’eau. Par contre en cas de retournement complet nos chances de ne pas périr noyés coincés sous le bateau sont quasi nulles.
Encore deux heures de gagnées. C’est mon quart. Je suis seul. Le vent est bien établi à plus de quarante cinq nœuds. Les rafales montent à soixante. Les vagues font dix à douze mètres à présent.
C’est extrêmement impressionnant mais tout va bien à bord, selon la formule consacrée. Dans deux heures le jour va se lever. J’essaye d’imaginer le spectacle auquel nous allons assister lorsque la lumière permettra de distinguer quelques chose.
Pour le moment nous ne pouvons que deviner les masses d’eau phosphorescentes qui nous rattrapent et tentent, sans succès jusque ici, de nous engloutir.
Un peu épuisé et transi, je réveille Véronique pour tenter qu’elle accepte de me remplacer.
Elle dormait profondément du sommeil du juste et n’est pas ravie du tout de mon initiative. Dans un demi réveil elle me répond qu’en cas de tempête c’est au capitaine et non au second d’être sur le pont.
Un peu contrit j’y retourne donc dans la solitude de la nuit accompagné cependant des démons réveillés par le vacarme des éléments déchainées autour de nous.

Au point de vue pratique je n’ai strictement rien d’autre à faire que surveiller notre marche et vérifier que nous ne croisons pas la route d’un autre navire, ce qui à cet endroit est hautement improbable.
Je reste donc assis derrière la barre à roue et passe le temps en tentant d’apercevoir quelque chose plus loin que la proue. J’essaye également de ne pas gamberger inutilement. La situation est ce qu’elle est . Je ne peux rien y changer et pour l’instant tout est sous contrôle et le voilier est parfaitement à son aise.
La nuit est noire et je ne parviens même pas à voir les détails des vagues qui nous dépassent. Je félicite le pilote en silence. En effet, il n’a encore pas perdu le contrôle de la situation et grâce à ses capteurs gyroscopiques il anticipe bien les coups de gîtes.
Il est l’heure. Je m’en vais réveiller Julien. Zut, il va encore certainement hurler de terreur.
Une fois sur le pont les yeux encore marqués par le sommeil, il est un peu effaré par la violence des éléments mais ne montre aucun signe de peur.
Je le briefe et lui cède ma place. Le jour se lève il va avoir le triste privilège de bien voir les éléments en furie ce dont nous avions été en partie épargnés de par la nuit noire.

Je m’endors profondément…
Et suis réveillé en sursaut par Louise. Tiens, je n’ai pas assisté au changement de quart.
Cette fois je m’inquiète un peu par en voyant son expression. Louise n’a pas vraiment l’air effrayée mais plutôt préoccupée. Depuis quelques minutes la situation s’est fortement aggravée. Le vent a encore forci mais surtout il a changé de direction de plus de quarante cinq degrés.
Notre pilote n’arrive plus à suivre et nous sommes affreusement ballottés dans tous les sens. Le pire étant que nous sommes frappées par une mer désordonnée qui nous envoie des vagues venant de toutes les directions.
Mes cheveux se dressent un peu sur ma tête tandis que je barre manuellement le voilier. Nous sommes cette fois sur le fil du rasoir. La moindre erreur de ma part ou le moindre concours de circonstances défavorables risque de nous faire chavirer. Louise me demande ce que j’en pense. Je lui réponds que vraiment nous ne tiendrons pas très longtemps dans un tel chaos mais que la bonne nouvelle est que je pense que c’est la fin de la tempête Cette bascule de vent ressemble à ce que j’avais observé sur les prévisions et elle devrait être suivie d’une diminution du vent d’une quinzaine de kts. Si nous tenons jusque là le pire sera derrière nous et nous raconterons cette aventure à nos amis en riant.
Une heure plus tard, à dix heures précise, le trente mai, le vent molli. Nous n’avons plus que trente nœuds d’ouest sud ouest qui nous permet de prendre un cap direct sur les Açores encore distantes de plusieurs jours.
La hauteur des vagues passe à présent sous les huit mètres. Nous nous en sommes sorti.
Je fais réveiller le reste de l’équipage. Il est en effet temps de manœuvrer pour remettre de la toile, mais la mer est encore énorme et nous serons plus en sécurité si tout le monde participe.


A peine sur le pont nous assistons à un spectacle surprenant : «  le navire anglais que nous avons déjà vu deux fois arrive de droite à gauche et passe à une centaine de mètres à l’arrière de notre poupe. Nous pouvons les voir eux même en train de hisse la grand-voile. Nous restons un peu ébahi tant par le hasard de cette troisième rencontre que par le fait qu’ils ne recherchent toujours pas le contact.

Fleur de Lys est au bas ris et trinquette arisée. Voiles en ciseaux nous sommes au cap est-nord-est. La hauteur de la houle est toujours très impressionnante mais la situation n’a plus rien d’inquiétant par rapport à ce que nous venons de vivre durant une vingtaine d’heures.


L’heure est à la vérification du matériel qui a quand même souffert. Les deux bas-haubans arrières faisant office de bastaques commencent à se dé-toronner et de chaque côté quelques bruns sont cassés. Ils étaient parfaitement intacts avant la tempête et ont souffert de tenir le mât avec les voile arisée et ensuite de devoir tenir le mat dans la houle extrêmement désordonnée que nous avons subi une heure durant juste à la fin du phénomène.
Pour le reste rien à signaler. Nous pouvons reprendre une vie normale jusqu’aux Açores que nous atteindrons le trois juin après une fin de traversée sans histoire mais bien secouée.
Nous aurons la tristesse d’y apprendre que trois voiliers, nordiques comme nous, pris dans la même dépression ( nous devions être une dizaine sur la zone) ont déclenché leur balise de détresse sans qu’il soit évidemment possible de leur porter secours. Plus personne n’entendra jamais parler d’eux.
Nous n’aurons malheureusement plus jamais de nouvelles du voilier « ****** » avec qui nous avions rendez vous à Horta. La mer est magnifique mais peut être très sauvage.

Horta aux Açores. Le saint Graal des marins aux longs cours. L’endroit est conforme à sa réputation. Les marins y sont les bienvenus et les habitants se mettent en quatre pour nous rendre service si besoin en est.

Le Grand voyage de Fleur de Lys, quinzième et avant dernière partie.

Par

Nous sommes en effet début mars. Nous avons choisi de quitter les caraïbes le deux mai. Pour autant que les conditions soient favorables. Nous disposons donc d’un peu plus de cinquante jours pour nous rendre à Saint-Martin, l’ile ou nous terminerons la préparation du voilier et  d’où nous larguerons les amarres pour la longue traversée de deux milles quatre cents milles marins vers les Açores et ensuite de mille deux cents milles vers Brest avant de rejoindre la Belgique. Mais la Martinique nous réserve une aventure supplémentaire. Alors que nous sommes en route pour rechercher notre voile déposée au Marin, deux grands dauphins nous rejoignent. Ils nagent le long de la coque en tentant d’apercevoir l’intérieur du cockpit. Nous profitons de leur présence pour bien les observer tout en laissant le navire sous pilote se diriger droit vers des récifs que nous contournerons à la dernière minute afin d’entrer dans une passe située sur notre gauche à quelques milles.

Soudain les deux dauphins passent à l’avant bâbord de Fleur de Lys et donnent de violents chocs de gauche à droite sur l’étrave. Ce sont de belles et imposantes créatures, le navire est secoué. Je me demande ce que cela veut dire lorsque je me rappelle une lecture d’un livre de B. Moitessier qui y racontait quelques chose de semblable. Je change la route afin de pointer l’étrave vers la haute mer. Les chocs cessent. Les dauphins nagent à présent de-nouveau tranquillement le long du bateau. Nous n’en croyons pas nos yeux et décidons de tenter une expérience. Je reprends volontairement le cap initial… les animaux reprennent leur manège. Tout porte à croire qu’ils veulent nous éviter de nous fracasser sur ce fameux récif. Ils nous accompagnerons de la sorte jusqu’à la crique ou nous avions décidé de passer la nuit. Nous les regarderons s’éloigner une fois ancrés, toujours stupéfaits de ce qui venait de se produire.

Saint Martin se situant à  quatre jours au nord de notre position, nous avons le temps d’explorer quelques unes des terres émergées que nous croiserons sur notre route.

La première d’entre elles est la magnifique Ile de La Dominique. Découverte un dimanche par Christophe Colomb  en mal d’inspiration d’où le nom, elle est presque de même taille que la Martinique mais encore plus montagneuse et humide. Nous avons la joie d’y avoir rendez-vous avec l’équipage d’Ercolausa que nous n’avions plus rencontré depuis un an à présent.

Nous effectuons les formalités de sortie, embrassons une dernière fois les amis locaux et quittons définitivement la Martinique pour cinq heures de navigation à la voile qui nous voient mouiller dans la baie de Roseaux, capitale de la Dominique. Nous y retrouvons nos amis comme prévu mais faisons également connaissance avec quelques autres grands voyageurs déjà installés.

La Dominique est une région très pauvre dont la population vit en grande partie de petits boulots et du tourisme. Durant la saison un à deux grands paquebots y déversent quotidiennement leur lots de touristes dont la plupart sont malheureusement peu au fait des conditions de vie et des us et coutumes du pays.

Depuis les pourboires donnés sans relation avec le service reçu, à l’absence d’achats de l’artisanat local pourtant bon marché,  toute la panoplie de ce qu’il ne faut pas faire lorsque l’on veut visiter respectueusement un pays inconnu est malheureusement accompli par la multitude de gens trop nourris que déverse l’usine à bonheur éphémère que représente ce genre de navires. Les quelques passagers  qui sont montés à bord afin d’ avoir l’opportunité  de rencontrer vraiment leur prochain sont noyés dans la masse et n’ont à peu près aucune chance de se démarquer. Nous, qui sommes venus à la voile après un long et périlleux voyage sommes soumis aux mêmes lois et la situation se présente bien mal dès notre arrivée. Nous sommes en effet accueillis par un homme sur une embarcation à moteur qui tente de nous convaincre de ne pas nous ancrer mais de faire confiance aux corps morts qu’il a installé tout le long de la berge. Même à un tarif normal de cinq euros par nuit nous n’aurions pas les moyens d’utiliser ce service mais en plus ses prix représentent trois fois ceux pratiqués en Europe malgré que le niveau de vie soit ici cinq fois inférieur. Il parle parfaitement le français. Nous refusons le plus poliment possible en constatant qu’il n’est pas content du tout de notre décision. Nous ‘y pouvons rien !

Nous choisissons soigneusement notre mouillage afin de rester groupé en compagnie des deux collègues car la sécurité n’est pas très bonne . Les visites nocturnes pour tenter de voler quelques chose sur les navires sont fréquentes ici et ce mouillage n’a pas très bonne réputation.

Nous nous rendons ensuite au bureau des douanes pour les habituelles formalités d’entrée. L’accueil y est agréable et nous avons  la surprise d’y voir une grande affiche ou nous pouvons lire qu’il est déconseillé  d’accepter les offres de corps morts, ces derniers ne respectant aucunes normes officielles et n’offrant donc aucune sécurité d’amarrage aux visiteurs. . Nous avons bien fait donc.

Nous projetons de consacrer une semaine à la visite de quelques sites remarquables de ce beau cailloux. Notre premier objectif est de rejoindre les sources chaudes qui se trouvent à une heure en taxi de notre position. Nous décidons de nous y rendre en groupe avec tous les autres navigateurs qui sont ancrés du nord au sud de roseau.  Notre groupe de douze personnes part donc à le recherche d’un de ces taxis collectifs pour nous y rendre. Les prix variant du simple à dix fois plus cher nous papillonnons  d’un véhicule à l’autre pour obtenir des devis. Notre chauffeur trouvé nous embarquons dans une camionnette Toyota Hiace. Quelques personnes y sont déjà assises mais le conducteur nous invite à embarquer. Nous nous retrouvons à une vingtaine dans un taxico prévu pour huit. Dans un crissement de pneus le  pilote démarre. Nous sommes tassés par l’accélération et je me demande si ceux qui se trouvent sous les autres ne vont pas périr étouffés.
Impossible de prendre de leurs nouvelles, le vacarme de la folle course du véhicule utilitaire couvre nos voix. Une fois de plus je me dis que nous allons bêtement mourir dans un accident de voiture en terre étrangère alors que c’est sur l’eau que nous prenons tous les risques, en principe. Les minutes s’égrènent lentement tandis que le chauffard, fort peu concentré au regard des risques qu’il prend et nous fait courir sourit de toutes ses belle dents blanches. Le bolide surchargé parvient à atteindre des records de vitesse, surtout dans les dangereuses descentes où nous sommes ballottés de gauche à droite au gré des virages. Comme quelques locaux sont à bord je m’autorise à les observer. Ils ne semblent nullement impressionnés ce qui me rassure quelques peu me convaincant que le conducteur conduit de cette façon depuis de nombreuses années sans accident.  Je confie donc mon âme à la loi des probabilités et tente de me détendre.

Nous arrivons ! La nature est spectaculaire. Nous sommes à mi-hauteur d’une colline recouverte d’une nature exubérante boostée par les pluies tièdes qui tombent dru ici. Les eaux du ciel se rassemblent en torrents jaillissant un peu partout. Des rivières émergeant des profondeurs  les alimentent également. Certaines à de hautes températures conséquence de l’activité volcanique qui couve partout sous cette île. Le parcours pour parvenir à ce lieu était dangereux mais il en valait très largement la peine. Nous escaladons les rochers pour nous baigner dans ces eaux chaudes et magnifiques. Quelle récompense. Nous paressons des heures durant entre la douceur des eaux chaudes et le choc des torrents d’altitude nettement plus froid. Durant ces moments de bonheur nous échangeons  longuement en compagnie de nos amis de voyage partageant nos différentes expériences et décrivant nos émotions. Quel bel endroit ! Quel beau voyage ! En fin de journée, ayant survécus à l’épreuve du grand prix du trajet de retour, nous nous rendons tous ensemble dans un bar pour y boire une bonne bière locale. Ce sont les derniers instants en commun et nous en profitons bien car dès demain certains repartent vers le sud tandis que d’autres se dirigent vers le nord.

Nous quittons  la Dominique en direction de Marie Galante, petit territoire dépendant de la Guadeloupe que nous atteignons en quelques heures d’une navigation mouvementée. En ce mois de mars les alizés sont forts et lèvent une belle houle travers de notre route .

L’ancrage le long d’une magnifique plage à l’Ouest des terres est un vrai bonheur pour les yeux. Notre pioche s’enfonce rapidement dans le sable blanc tapissant les fonds. Nous battons arrière avec toute la puissance de notre moteur de cinquante six chevaux afin de vérifier la tenue de l’ancre. Comme nous ne bougeons pas je stoppe la mécanique et range les écoutes tandis que Véronique prépare notre expresso habituel. C’est un rituel. Une fois le calme revenu après une navigation , nous adorons paresser dans le cockpit une tasse à café dans les mains. Ensuite nous vérifions l’exactitude de notre indicateur de température de l’eau en plongeant la tête la première celle-ci. Parfait, le liquide salé semble bien atteindre les trente degrés promis. Après quelque minutes de nage autour du voilier nous remontons et plongeons dans une sieste bien méritée. Nous réglons un réveil afin de ne pas laisser la petite aiguille s’emballer durant notre sommeil. Nous risquerions de ne plus dormir la nuit à venir.

Marie-Galante est une île corallienne, contrairement à la Martinique qui est volcanique.  Peu d’habitants la peuplent. Ils sont par contre nettement plus accueillant qu’aux Saintes. Les touristes sont ici moins nombreux ce qui explique probablement ce fait.  Le niveau de vie est  modeste mais pas miséreux. Cette terre n’a rien d’extraordinaire à offrir aux visiteurs, mais l’ambiance bon enfant qui y règne est agréable et certaines plages sont dignes de figurer sur les cartes postales. Nous y laisserons doucement filer le temps. Farniente, natation, quelques denrées à trouver et la nuit tombe déjà.

Durant cette troisième semaine de mars nous levons l’ancre pour nous rendre en Guadeloupe, dernière étape avant notre navigation en direction de Saint-Martin prévue dans quelques jours. Nous y arrivons en fin d’après midi pour nous amarrer dans la jolie marina de Point à Pitre. Plusieurs voiliers de voyageurs sont en train de mettre la dernière main aux préparatifs de la transat retour prévue en Mai ou Juin pour tous. Nous lions connaissance avec certains d’entre eux avant de nous remettre en route pour visiter quelques jolis mouillages de ce territoire. C’est ici que nous quittons définitivement Ercolausa. Ils vont bientôt descendre vers le sud pour s’abriter à Trinidad de la saison des cyclones.

Nous montons les voiles les larmes aux yeux ce trente avril. Nous conduisons Fleur de Lys à quelques mètres de nos amis pour les voir une dernière fois. Douleur de la séparation mais, pour eux comme pour nous, l’excitation de vivre des nouvelles aventures.

Grand voile arisée et trinquette nous naviguons en direction la partie française  de l’île de Saint-Martin. Cette trentaine d’heures que nous passerons en mer sans escale, Véronique et moi, nous serviront un peu de répétition générale pour les trois milles six cents milles marins que  nous devrons parcourir pour rejoindre Brest. Tout ce passe bien jusqu’à la nuit où nous devons nous rendre à l’évidence : nos batteries ne tiennent plus la charge correctement. Entre l’éclairage du voilier, le pilote automatique et les autres instruments éclairés, nous ne parvenons pas à garder un voltage suffisant alors que en théorie nous devrions être capables de naviguer quarante huit heures sous nos seules réserves.

Ce n’est pas très grave car nous tirons une hydrolienne qui étale en réalité  toute notre consommation. Mais cette dernière peut avoir une avarie et il nous est vital d’être capable de nous en passer plusieurs heures dans ce cas afin d’avoir le temps de réparer. Nous devrons donc changer tout le parc des accus une fois arrivés.  Ce n’est pas une bonne nouvelle car le budget d’un tel matériel acheté dans les Caraïbes va se situer autour des mille euros alors que nous n’atteindrions pas la moitié de cette somme en Europe.

Quelques solides grains plus tard nous arrivons dans le lagon de l’île de Saint-Martin. Cette terre est divisée en deux : Le nord est un territoire Français tandis que le sud est Néerlandais. Comme presque tous les voiliers présents ici nous nous ancrons dans la partie nord   car l’ancrage est ici gratuit à contrario il est payant dans la zone batave.

Nous sommes le premier avril. Le départ pour les Açores est prévu pour le second jour du mois de mai. Nous avons donc une trentaine de jours devant nous  afin de terminer l’entretien et la vérification générale du voilier. Nous avons également le temps de visiter les quelques îlots qui entourent l’île principale.

Nous armons l’annexe afin de nous rendre à terre. Durant les navigations nous la rangeons à l’envers sur le pont, à la proue. Son moteur est sur une chaise attachée sur la balcon de poupe tribord. Le but de l’exercice est de ne pas laisser ce dernier tomber à l’eau lorsque nous le descendons sur le dinghie une fois celui-ci à l’eau. Nous connaissons plus d’un voyageur à qui c’est arrivé et qui en ont été quitte pour un nouveau moteur. Une fois fait, nous naviguons vers la marina locale ou se trouve le bureau pour effectuer les formalités d’entrée. Pas de chance il est situé à un mille à notre vent et un joli clapot vient à notre rencontre par l’avant. C’est donc bien trempés  que nous arrivons à la capitainerie. Nous ressemblons à deux oisillons tombés du nid directement dans une flaque d’eau.
La paperasse est expédiée en quelques minutes. Nous profitons de notre présence dans un lieu de langue française pour y échanger nos livres. Une bibliothèque est en effet disponible aux voyageurs. On peut y prendre gratuitement des ouvrages à condition d’y déposer un autre dans le même état. Un pris pour un donné. Nous changeons une vingtaine de livres. Nous cherchons ensuite des endroits ou nous avitailler. Plusieurs grandes surfaces sont implantées ici malheureusement non seulement les prix sont dissuasifs, mais les denrées vendues ne sont pas de grande qualité. Nous cuisinerons donc des produits de base comme des pâtes, du riz, du couscous et le fruit de l’arbre à pain. Nous retournons ensuite sur Fleur de Lys. Au vent arrière poussés par la houle dans le même sens, le trajet est bien plus sec et agréable. Nous en profitons pour observer les autres bateaux au mouillage. Nous sommes ancrés au beau milieu d’une centaine de voiliers de toutes sortes et nationalités. Beaucoup d’Américains venus de Floride, ils font l’aller retour chaque année. Les autres sont des Européens qui viennent ici préparer, comme nous, leur monture en vue de la grande traversée du retour.

Nous nous mettons à la recherche de batteries pour remplacer les nôtres diagnostiquées défectueuses lors du trajet qui nous a conduit ici. Nous devons absolument dépenser le moins possible pour ce poste imprévu mais sans sombrer dans l’achat de matériel non pérenne. Nous fouillons donc les catalogues des shipchandlers locaux pour y comparer les tarifs et les modèles disponibles. La tâche nous est rendue difficile par la disparité des marques représentées par les uns et les autres mais nous finissons par choisir les accus vendus par l’enseigne Budget Marine. Le tarif proposé est de neuf cents dollars américains pour les trois grosses batteries que nous y achèterons.

Une fois de plus nous voici dans le dinghie en route pour le magasin cité. Il se trouve à deux bons kilomètres de notre ancrage. Vingt minutes plus tard nous arrivons et sommes soulagés de constater qu’ils ont en stock ce que nous sommes venus chercher. Je négocie âprement les prix pour obtenir un beau rabais qui amène le prix total à sept cents dollars. C’est toujours cela de gagné !

Et c’est alors que le pire se produit.

Nous sortons du magasin en poussant fièrement la charrette sur laquelle sont posées les trois nouvelles batteries. Alors que nous rejoignons l’annexe rangée sur un petit ponton je fais une fausse manœuvre et je laisse le tout tomber à l’eau. Consternés, nous regardons, Véronique et moi le caddie portant nos achats si chers payés disparaître dans les profondeurs ne laissant que quelques bulles remonter à la surface.  Je me giflerais  de rage. Nous sommes à la fin du voyage, notre budget est évidemment de plus en plus serré. Gaspiller plusieurs centaines d’euros de cette manière est complètement ridicule. Quelques employés du magasin ont assisté à la scène et tentent de nous venir en aide. Heureusement la profondeur est très faible et j’arrive du bout des bras à retrouver le tout en farfouillant dans la vase. Je me suis inutilement couvert de boue car en s’immergeant les batteries ont subis un court-circuit mortel. Elles sont définitivement hors d’usage.

C’est alors que survient un petit miracle. Les employés, navrés pour nous, ont relaté l’aventure au directeur de l’enseigne. Ce dernier vient nous trouver et se fait raconter l’évènement. Il nous annonce alors, à notre grand soulagement une très bonne nouvelle : Ils vont remplacer gratuitement les précieux accus.

Nous leur en sommes infiniment reconnaissant. Ils n’ont en effet rien à voir avec cet accident et n’en sont nullement responsable.

Deux heures plus tard  nous les embarquons prudemment sur Fleur de Lys. Ouf on a eu très chaud. Il reste à les raccorder ce qui sera effectué en quelques heures de labeur acharné dans la moiteur du printemps des Caraïbes.

Nous restons deux semaines sur ce mouillage et y travaillons d’arrache-pied. Nous suivons très consciencieusement notre liste et avons la joie de la voir se raccourcir de jour en jour malgré que parfois nous y rajoutions des points à vérifier auxquels nous n’avions pas pensé lors de son élaboration. 

L’île ne présente que peu d’intérêt. A terre quelques énormes villas dominent des innombrables bidonvilles tandis que les marinas, une petite dizaine,  sont principalement occupées par une grosse poignée de super-yacht de plusieurs millions voir dizaines de millions d’euros. Le pays est un paradis fiscal. Le manque de rentrées financières crève les yeux.  Les infrastructures routières sont en piteux état tandis que rien n’est prévu pour développer les arts et la culture. Les écoles sont délabrées ainsi que les bâtiments publics et les hôpitaux.

Comme nous devons effectuer le plein de mazout pour notre moteur nous nous rendons à la station service. Les prix sont indiqués en euro. Un euro pour un litre de carburant. Au moment de payer les deux cents cinquante litres reçu, je m’aperçois que je peux payer en dollars américains. Un dollar pour un euro ce qui a pour conséquence de payer mon carburant deux cent cinquante dollars au lieu de deux cent cinquante euros. Très intéressant puisque le cours normal est de 1 pour 1,40 . enfin une belle économie. Par contre, et comme partout dans les caraïbes, l’eau douce de ville est payante et très chère. Ce précieux liquide ruisselle à ne plus savoir quoi en faire et pourtant nous devons la sur-payer. C’est un des mauvais côtés de la région. Le voyageur, confondu dans la masse des loueurs à la semaine, sont des pigeons bon à plumer.

Nous préparons la cabine de Jan qui arrive. Pas très facile de caser tout ce que nous y stockions dans celle qui nous servait déjà de lieu de rangement. Véronique et moi nous chamaillons doucement avant de  tomber d’accord sur quoi ranger où.  Nous terminons par un grand ménage afin de préparer son arrivée.

Nous déplaçons légèrement Fleur de Lys afin d’assister à atterrissage du 747 de la KLM qui transporte notre futur équipier. Vers onze heures le bel oiseaux bleu pointe le bout de son nez. Il se rapproche rapidement et dans un nuage de fumée bleue le train principal reprend contact avec la terre ferme. La roulette de nez suit rapidement le mouvement et nous assistons au freinage du mastodonte qui met ses réacteurs en ‘ reverse’ afin de ne pas effacer toute la piste. Il effectue son demi-tour à quelques mètres de notre position.

Nous armons rapidement l’annexe et accostons un petit ponton appartenant à un bar pour chercher notre ami.

Jan vient droit de Belgique et est encore tout blanc du manque de soleil de son pays du nord. Nous l’invitons à boire une bonne bière des caraïbes. Bière locale servie avec une rondelle de citron qui rehausse vraiment le goût. Pour lui c’est le début d’une très grande aventure mais il ne le sait pas encore. Évidemment, au moment de ré-embarquer il pleut à verse et le vent souffle avec la force d’une petite tempête. Nous sommes trempés et montons à bord du voilier dans l’état d’ oisillons fraîchement ré-emplumés qui seraient tombé à l’eau. Je jure intérieurement que la météo réserve un si mauvais accueil au nouveau membre de l’équipe de Fleur de Lys mais constate que cela n’affecte nullement son humeur joyeuse.

Nous sommes théoriquement au complet pour entamer la suite du voyage qui nous verra traverser l’Atlantique afin d’atteindre les Açores. Le départ est normalement prévu immédiatement mais l’anticyclone des Açores n’étant pas à la bonne place nous devons attendre. En théorie il est possible d’effectuer cette traversée à partit du quinze avril. Dans la pratique il est arrivé que des équipages doivent patienter jusque fin Mai.

Nous paressons donc doucement d’un ancrage à l’autre pour terminer par échouer dans la marina locale afin de refaire une beauté à notre navire. Nous y lions connaissance avec d’autres équipages qui sont également dans l’attente. Un norvégien, des anglais, un hollandais et plusieurs français.

Un joli sloop polonais attire mon attention. Je lui rends une visite de courtoisie et j’apprends que son propriétaire est néophyte. Seul son fils ainé, pas plus au courant, l’accompagnera pour la traversée vers l’Europe. Il a acheté son voilier en Martinique et je ne mets pas longtemps à me rendre compte que le navire n’est pas du tout en état de tenter ce voyage. Je lui explique donc avec le plus de tact possible ce que je pense de son projet dans l’état actuel de son bateau.

Il est d’autant plus réceptif à mes arguments qu’il se doutait lui même de l’impréparation du voilier mais ne parvenait pas à faire la part des choses entre l’urgent indispensable et l’accessoire. Quelques jours plus tard il renonce.

Le séjour en marina est pénible. L’air manque et nous sommes incommodés tant par la chaleur que par les moustiques extrêmement agressifs ici.

Nous effectuons les dernières courses et nous préparons à  larguer les amarres pour nous rendre sur l’îlet Tintamarre où nous attendrons des conditions climatiques permettant un tel voyage. Cette petite île corallienne n’est plus habitée depuis une cinquantaine d’années. De la taille d’une petite ville elle a servi  de terrain d’aviation aux alliés durant la seconde guerre mondiale et ensuite de base d’entrainement.  Elle se situe à une dizaine de milles de Saint Martin dont elle fait partie.

C’est à ce moment qu’embarquent Julien et Louise. Nous buvons un dernier verre au bar de la marina et passons une dernière nuit à servir de festin aux moustiques locaux ravis que nous ayons embarqué du renfort. Au matin nous pouvons observer certains d’entre eux la panse bien remplie sommeillant sur les parois des cabines.

Le 08 mai nous quittons définitivement Saint-Martin. Les provisions embarquées nous permettent de rester deux mois à bord sans avitailler à condition de nous restreindre sévèrement dans l’utilisation de l’eau pour les douches. Deux heures plus tard nous atteignons le mouillage sous le vent de Tintamarre. La protection contre la houle n’est pas parfaite mais quel spectacle et, cerise sur le gâteau, nous sommes presque seuls. La plage est parfaite et l’eau dont la température atteint trente degrés est translucide. Nous admirons des baleines et des dauphins au large tandis que notre coque est l’objet de beaucoup de curiosités de la part des tortues marines indigènes. Toutes les quelques dizaines de minutes ces dernières viennent respirer à la surface. Presque toutes y inspirent sept fois avant de retourner dans les fonds pour s’y nourrir de corail ou y brouter l’herbe. Notre mission est la suivant : Prendre le maximum de bon temps en attendant une fenêtre de tir que nous espérons la plus proche possible. En conséquences nous attaquons notre séjour ici par un débarquement à terre. En annexe pour les uns à la nage pour les autres. Nous y visitons une partie de l’île dont on peut se faire une bonne idée de l’ancienne population par l’observation des anciennes clôtures et fondations. Nous retrouvons trace de la piste d’atterrissage et découvrons quelques anciens moteurs d’avions abandonnés là lors de la désertion progressive des lieux. Un innombrable nombre de magnifiques geckos, tous plus colorés les uns que les autres se dorent au soleil. A chaque pas nous les voyons fuir en tous sens. Ils sont extrêmement souples et donnent l’impression d’épouser parfaitement le relief . Lorsque le sol est trop chaud nous nous amusons de les voir lever une patte et puis l’autre afin de la refroidir tant que faire ce peut. La plage est longue de quelque deux cents mètres. Si le week-end la voit envahie par les habitants des terres voisines qui y viennent nager et surtout danser et boire, la semaine et la nuit nous ne sommes que deux ou trois voiliers à y rester ancrés. Dès le soleil couchant le calme s’installe tel un drap de soie déposé sur le lit. Tout l’équipage se retrouve alors et nous prenons un apéritif bien mérité par cette dure journée. Sur le miroir dans la nuit, Fleur de Lys roule doucement. Je profite que nous avons une liaison internet grâce à notre puissante antenne de réception qui capte un wifi distant de vingt kilomètres sur Saint-Martin pour prendre des nouvelles de la météo. Rien de bon à l’horizon. Des vents forts de Nord Est soufflent et lèvent une mer de trois mètres. Dans ces conditions il est préférable d’attendre. En principe il doit tourner au Sud Est et faiblir juste assez que pour que la houle se calme. Nous pourrons alors remonter au nord est en direction de Horta, aux Açores. C’est une période de doutes. Ces conditions favorables vont elles enfin se présenter ? Ne va-t-on pas vivre une année aérologique exceptionnelle qui ne verra pas les vents changer de direction ?
Combien de temps allons nous encore rester coincés ici ? Nous sommes cinq à bord et chaque jour qui passe a pour conséquences de diminuer nos ressources restantes. Ce n’est pas trop grave pour la nourriture. Si nous aurons bientôt mangé tout le frais, il nous reste des semaines de denrées disponibles sous la forme de pâtes de riz ou autres. L’eau potable ne représente pas un insurmontable obstacle non plus étant donné que nous pouvons dessaler celle, inépuisable, de la mer à raison de cinq litres par heures de fonctionnement de notre déssalinisateur. Par contre l’eau douce pour les ablutions est très sévèrement restreinte. Et si nous restons trop longtemps ici nous serons obligés de repartir faire les pleins des réservoirs sur la terre principale. Se laver à l’eau de mer ayant la fâcheuse conséquence de nous couvrir de sel. Le sel retient l’humidité et rend rapidement la situation très inconfortable.

Le quatorze mai l’espoir renait. Dans deux jours les conditions tant espérées devraient être réalité. J’annonce la bonne nouvelle à l’équipage qui la reçoit en demi-teinte. En effet cette information signifie également la fin de notre séjour de rêve le long de cet ilot paradisiaque. Nous profitons à fond des dernières heures ici. Et nous échappons au drame à un cheveu. Véronique et Jan partent avec le dinghie en exploration au sud du récif. Ils y recherchent des fonds marins plus sauvages. Nous voyons en effet que cette zone est balayée par de forts courants et une grosse houle. Ce sont des conditions favorables pour le corail. Ils s’y rendent donc benoitement et aussitôt arrivés une grosse vague déferle. Elle frappe de plein fouet la petite embarcation la projetant en l’air avec ses occupants. Elle se retourne en plein vol, Jan tombe et échappe d’extrême justesse à une blessure probablement mortelle lorsque l’hélice à plein régime le gracie d’un cheveu. Il a failli avoir la gorge tranchée. Ils parviennent heureusement à la remettre à l’endroit et à remonter à bord non sans avoir perdus les palmes masques et tubas qui devaient leur servir pour ces pérégrinations. Avertissement sans trop de frais ! Ouf ! Un peu contrits ils reviennent à la rame jusqu’à nous. Le moteur ayant baigné plusieurs minutes dans l’eau salée va avoir besoin d’un bon nettoyage.

Le quinze les conditions favorables se confirment. Cette fois il semble que cela soit la bonne. Demain nous partirons dans la matinée. Nous profitons de cette dernière journée sur les terres de anciens indiens Caraïbes. La journée s’écoulera en promenades sur le sable chaud et en séances photos sous divers angles afin de garder un souvenir en image de cette journée.

Parallèlement nous vérifions une dernière fois notre état de préparation et celui de notre voilier. Le soir venu, l’annexe est remontée sur le pont et solidement fixée sur la proue. Les rames rangées dans les coffres et le moteur sur sa chaise. Le départ approche. Nous prenons l’apéro tous ensemble. Le dernier avant notre arrivée étant donné que la règle est  que nous ne buvons pas d’alcool en haute mer. Nos sentiments sont partagés entre le cafard de quitter cette zone où nous avons vécu tant d’aventures et la joie de découvrir les Açores sans compter celle de nous rapprocher pour la première fois en deux ans de nos amis et de notre famille.

Véronique prophétise qu’il est possible que les prévisionistes se trompent et que nous nous retrouvions demain dans la situation d’avoir à remonter le vent et la mer en nous retrouvant en réalité aux allures de près. Elle certifie qu’elle ne supportera pas cette situation plus de quelques heures et que dans ce cas nous devrons faire demi-tour ou ne pas partir, tout simplement.

Le soleil se lève à l’aube de ce seize mai. Je reprends les dernières informations météorologiques. Elles ne sont pas aussi favorables que celles des derniers jours mais elles sont suffisantes pour entamer cette longue traversée. Nous partons donc. Jusque dix heures l’effervescence règne. Tous, nous travaillons à la préparation du voilier qui va devoir affronter la très haute mer dans quelques minutes. Deux voiliers charter locaux sont ancré juste à coté. J’observe l’équipage, mi-jaloux de savoir qu’ils seront en Europe plus de dix jours avant nous. En avion !

Nous remontons l’ancre et cette fois la solidarisons solidement du pont. Nous débranchons la commande du guideau pour la mettre à l’abri. Le moteur ronronne alors que nous montons la grand voile au premier ris et que nous déroulons le génois. Le vent est bien en provenance du sud Est. Nous pouvons prendre cap vers notre objectif au près pas trop serré en espérant serrer vers l’est nord est au bon plein car, en théorie, Eole va adonner au Sud sud est.

Le ton est donné immédiatement. Cela sera rude.  la mer est forte et vient par le travers avant. Non seulement nous roulons un peu mais en plus nous tanguons beaucoup. L’étrave fend  violemment les vagues et  l’équipier de quart est régulièrement mouillé par les embruns. Parfois , de grosses quantités d’eau verte viennent s’échouer sur lui.. La pauvre Véronique qui ne voulais pas que nous naviguions plus de quelques heures près du vent va être copieusement servie. En effet, quelques heures seulement après notre départ il vire à l’Est nord Est. Pile en provenance des Açores. Nous infléchissons notre cap vers le nord-nord-est. Je suis déjà content de ne pas devoir mettre de l’ouest dans notre route car je trouverais vraiment déprimant de subir ces conditions en nous éloignant de notre but plutôt qu’en nous rapprochant.
Notre situation est inconfortable mais au moins chaque heure qui passe nous rapproche des Açores. Cinq à bord, nous disposons chacun d’un litre d’eau douce par jour pour nous laver. Nous prenons des douches en remplissant une bouteille en plastique dont nous perçons le bouchon qui joue alors le rôle de la poire de douche afin de ne pas consommer plus que notre dû. Comme un fait exprès, dès que l’un de nous s’est dessalé et réapparait dans le cockpit vêtu de propre, une grosse vague vient frapper la coque par le travers trempant d’eau salée le pauvre équipier qui n’aura profité que quelques minutes de ses vêtements secs.

Le second jour nous avons tous le mal de mer, sauf notre ami Jan. Personne n’est fort malade, mais nous sommes nauséeux et mangeons peu ce qui en est un symptôme évident. Pour la première fois de ma vie d’apprenti marin je prends un médicament pour lutter contre ce mal et en distribue à tous les autres équipiers. Le Stugeron utilisé fait des miracles car quelques dizaines de minutes à peine après l’absorption nous sommes obligés de nous préparer un plantureux repas car nous sommes affamés. La cuisinière de service se demande si c’était une si bonne idée que cela vu les quantités de nourriture que nous absorbons à présent.

En théorie Julien et Louise dorment dans la cabine avant. Depuis notre départ ils y sont beaucoup trop secoués et sont donc obligés de s’allonger dans le carré pour se reposer. D’autant que le voilier prend l’eau par la proue. Celle-ci devant fendre les flots et se trouvant souvent sous la surface,  un chandelier mal serré doit certainement permettre le passage du liquide salé qui coule sur leur couchette. Absolument rien d’inquiétant, par ailleurs puisque nous n’embarquons qu’une dizaine de litres par jour vite évacués par un épongeage quotidien.

Le vent réel est à présent de force 6 . Nous sommes au près serré tentant de faire route au nord-nord-est. Les heures passent au ralenti dans l’inconfort du voilier à la gite. Nos repas se prennent dans des bols à soupe pour éviter de tout renverser et les menus sont très simples pour faciliter la cuisine. Heureusement nous bénéficions de pain frais confectionné tous les matins  par Jan sous les auspices de Véronique . Avoir la chance de disposer d’une telle denrée en haute mer est vraiment très agréable et fait un peu oublier les très dures conditions.

Le grand voyage de Fleur de Lys : Episode 14

Par

Nous devons reprendre l’avion le trente et un janvier.
Pas de chance, une grève générale va nous bloquer au sol. Nous contactons la compagnie qui reporte le vol d’un jour et c’est finalement le premier février que nous débarquons en Martinique.
Nous avons tant dé-bronzé que le chauffeur de taxi nous accueille comme deux profanes. Nous mettrons quelques jours pour nous réhabituer à la chaleur et aux moustiques, ravis de  notre retour à bord après deux mois de carence.
Mis à part  les cafards, qui ont profité de ces deux mois d’absence   pour coloniser le maximum d’espaces difficiles à atteindre, le voilier va bien. Nous l’aspergeons copieusement d’insecticides divers. Les employés de la marina en ont pris soin et l’amarrage est tel que nous l’avions laissé.
C’est un nouveau voyage qui commence pour nous. En effet, nous sommes seuls Véronique et moi. La suite de l’aventure se vivra à deux et nous avons un gros moment de cafard car nous prenons également conscience que nous entamons la dernière partie de ce grand voyage. Tout a une fin mais c’est la première fois que nous sommes confrontés à la réalité des semaines et mois qui ont défilé nous conduisant à un peu moins de deux cents jours de notre retour définitif vers la Belgique.

Malheureusement nous apprenons également une très mauvaise nouvelle.

Quelques jours avant notre départ, fin novembre, nous avions lié amitié avec un marin de plus de quatre vingts ans préparant son voilier pour retourner au Vénézuela. Il y vit à bord depuis de nombreuses années mais était revenu en Martinique pour infirmer un diagnostic de cancer du poumon . Il est ravi de ne pas être malade car il a vraiment cru mourir de cette pénible maladie alors qu’il n’était atteint que d’une forte infection pulmonaire à présent totalement guérie.
Il a effectué seul les trois jours de navigation jusque ici. Nous bavardons ensemble et échangeons sur les joies et les peines de la vie de voyageur en voilier. Il avait prévu de repartir courant du mois de janvier passé.

Il est retourné comme prévu fin janvier vers le sud. Il ne pouvait deviner qu’il y vivrait  ses derniers instants en une fin tragique et un peu scandaleuse.

En effet, il est au mouillage devant une plage du Vénézuela lorsque la chaine de sa nouvelle ancre casse. Le voilier dérive vers le sable et les rochers qui dessinent cette belle plage. Il tente de démarrer son moteur mais son démarreur fraîchement réparé refuse de fonctionner. Il assiste alors sans pourvoir réagir à l’échouement du navire sur la plage et à la destruction de celui-ci par les coups générés par les vagues qui le drossent sur les rochers. Pour son malheur les garde-côtes débarquent. Pas de chance ce sont des ripous qui vont jusqu’à lui voler le peu d’argent que contient encore son porte feuille après plusieurs semaines de remise en état de son sloop en Martinique. Quelques instants plus tard il s’écroule et se meurt d’une crise cardiaque en terre étrangère. Nous sommes atterrés !                         

Nous restons plusieurs jours encore sur place pour avitailler et nous débarrasser des nuisibles. Dans deux semaines un ami débarquera avec son épouse pour vivre une dizaine de jours en notre compagnie. Ensuite ce sera le tour de mon frère qui nous rendra visite début mars.

      Au près serré en compagnie de Jean-Yves, nous explosons la trinquette dans la brise. Avec deux ris dans la grand voile le sloop s’arrête presque tandis que nous affalons à toute vitesse avant d’aggraver les dégâts. En une dizaine de minutes  nous parvenons à ré-envoyer de la toile et remettons en route. Nous sommes à deux heures de la capitale et décidons d’y faire escale afin de réparer notre voile de brise. Elle est déchirée le long des coutures. Ces dernières ont trop souffert des ultras violets.
Nous ne trouvons pas de couturier capable de la réparer ici à Fort de France aussi Véronique et Jean-Yves partent-ils en expédition pour la déposer chez un voilier qui officie au Marin.

Pour s’y rendre ils utilisent les taxis collectifs, seul moyen de transport abordable ici. La distance à parcourir n’est que d’une petite trentaine de kilomètres, malheureusement les routes sont mauvaises et embouteillées. La vitesse moyenne s’en ressent et ils mettent une heure à arriver chez le réparateur convoité. Ils y déposent notre voile et après un rafraichissement bien mérité entament le trajet de retour. Il est dix-sept heures trente. Ils attendent en vain depuis plus de quarante cinq minutes le passage éventuel de l’un de ces moyens de transport collectif lorsqu’une voiture particulière s’arrête. Le conducteur les invite à grimper à bord. Son véhicule, d’une vingtaine d’année marque déjà bien son âge. Son chauffeur se présente sous le surnom de Schumaker. Ces amis lui ont attribué ce titre en l’honneur des ses performances routières. Il roule en effet très vite mais beaucoup plus mal que le champion de formule un éponyme.

De plus il parle sans arrêt en créole  aussi vite qu’il conduit. Mon équipage a très peur pour sa vie mais n’ose évidemment rien objecter car le pilote fait preuve par ailleurs d’énormément de gentillesse.

Véronique est très soulagée de reconnaître les abords de Fort de France. La compétition automobile sur routes ouvertes se termine. Dans un ultime crissement de pneus la pseudo voiture de course dérape et finit sa course sur le trottoir. Mon équipage en descend soulagé mais très remonté contre moi. En effet, l’idée de se rendre au Marin en voiture est mienne. Véronique voulait que nous y allions avec le voilier. Je lui avais objecté à tort que ce serait beaucoup plus simple en taxico.

Ils me rejoignent donc à bord en fin d’après-midi et sont de fort méchante humeur. Je me fais tout petit tout en préparant un gros remontant.

Jean-Yves est curieux de tout. Il est très agréable d’avoir un tel invité à bord car non seulement tout ce que nous lui montrons l’intéresse mais en plus quel que soit le bon ou mauvais plan que nous lui proposions il est enthousiaste et affiche un grand sourire.
Par contre il me fait peur. En effet, en navigation ses yeux veulent tout voir et ses mains tout photographier. Or sur un navire tel que le nôtre il est primordial de bien se tenir. Lui,  Non seulement il ne se tient pas mais en plus il se déplace de gauche à droite en permanence. Je me demande si je ne devrais pas aller acheter du plâtre en prévention car je pressens qu’il va en avoir besoin. A tout bouts de champs nous devons le ramener à la raison; «  Tiens toi ! Prends garde ! Lâche cette caméra ! Plus tard la photo! » Heureusement pour lui, il a la chance des débutants et rien ne se produit malgré que le numéro d’appel de l’ambulance soit déjà en mémoire dans mon portable. Si nous devions agir comme il le fait nous aurions la jambe cassée ou serions tombés à l’eau depuis longtemps. Pas lui!

Une fois de plus nous profitons pleinement de cette visite d’autant que nous retournons en compagnie de notre hôte dans des lieux déjà rencontrés ce qui nous y permet à chaque fois d’y effectuer des nouvelles découvertes. Saint Pierre et ses rhumeries, Fort de France et ses ruines, le rocher du diamant et son histoire, la mangrove, les trois îlets et bien d’autres sites remarquable de cette magnifique île.

Mais le jour du départ pointe pour lui le bout de son nez et nous l’aidons tristement à embarquer dans le taxi qui le reconduira vers son avion bleu. Ce moment signifie beaucoup pour nous aussi  puisqu’il marque le début officiel de notre trajet de retour.

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