Trois jours. Cela fait trois jours que nous remontons le vent aux allures du près serré. Nous avons tous quelques bleus causés par les chutes inévitables. Je me demande si cela va encore durer longtemps . Nos amis belges nous envoient chaque jour des prévisions qui nous donnent l’espoir que dans quelques heures le vent adonnera. Mais rien ne se passe jamais. Nous sommes toujours dans le même système et n’en voyons pas la fin. Le bruit de la coque frappée par la mer est fort. Les embruns, la gîte et le froid qui arrive avec la baisse de température de l’eau rendent la situation difficile.
L’ambiance à bord est par contre excellente. Personne ne se plaint et les quarts se déroulent tous très bien sans que l’on ne vienne me réveiller à tous bouts de champs.

Le quatrième jours Louise vient me réveiller. Le pilote automatique décroche régulièrement et Fleur de Lys part au lof. J’observe la situation quelques minutes et je comprends que nous sommes sur toilés. Nous subissons en effet un bon force sept toujours au près. Je donne l’ordre de réveiller les autres équipiers pour manœuvrer. Nous allons devoir prendre le troisième ri de la grand voile et celui de la trinquette. J’estime les vagues à quatre mètres. Nous sommes en pleine nuit. Ce genre d’exercice est très périlleux le jour . La nuit complique tout et rend très improbable la récupération d’un homme tombé par inadvertance à la mer.
J’aurais aimé reporter ce travail au lever du soleil mais Fleur de Lys a trop de mal. Nous devons absolument réduire la voilure.

Véronique et moi nous chargerons des actions qui nécessitent de nous balader sur les passavants. Je ne veux à aucun prix qu’un de nos invité tombe à l’eau à notre place.

Elle se rend à la proue afin d’affaler la trinquette. En quelques minutes celle-ci est ferlée et Véronique en profite pour attacher les bosses de ris afin de la ré-envoyer arisée dans quelques minutes.
Elle doit effectuer tout cela en étant continuellement trempée et de retour elle racontera que les montagnes russes ne sont rien en regard de ce qu’elle a subi là devant, seule dans la nuit.
Dès qu’elle se retrouve dans le cockpit, le voilier ayant bien ralenti la grand voile étant déjà au second ri j’allume le moteur. Je nous positionne face au vent le temps d’affaler complètement la grand-voile et ensuite j’abats et cherche la meilleure vitesse, au moteur, pour être le moins secoué. Je confie ensuite la barre à Julien et aidé par Louise et Jan je^mets en place le troisième ris. Il n’est pas automatique et je suis obligé de détacher le mousqueton de la bordure afin de m’en servir pour tendre la chute de la voile arisée.

Tout ceci est nettement plus facile à faire dans un port de jour que la nuit en haute mer mais nous y arrivons néanmoins sans nous énerver.
Je reviens alors face au vent et nous hissons la Grand voile. Une fois à sa place j’éteins le moteur, j’abats alors légèrement et Véronique se rend de nouveau à l’avant afin d’envoyer la trinquette arisée.

Très soulagé que personne ne soit blessé ou tombé à l’eau j’ai alors la satisfaction de constater que le voilier navigue à l’aise à présent.
Nous n’avons même pas perdu un demi nœud tandis que le confort est incomparable. Je sens que le sloop ne souffre plus et nous allons tous nous recoucher trempés et transis mais heureux.
Louise termine seule son quart à la barre. Adolescente, elle a effectué un très grand voyage sur un voilier avec ses parents. Elle est aussi à l’aise à bord qu’un dauphin dans l’eau.

Le cinquième jour une vraie lueur d’espoir. Encore vingt quatre heures et nous devrions trouver des calmes qui nous permettrons de nous reposer et de vérifier le matériel.
Je suis dans ma banette perdu dans mes pensées quand Louise, encore elle, vient me chercher. « Olivier, vient vite, nous sommes en route de collision avec un objet que je ne distingue pas encore très bien. »

Je me rue sur le pont et nous changeons légèrement de cap pour passer tout près… d’un autre voilier.
Il est à la cape sèche et se fait très dangereusement secouer par les vagues rageuses. Ils nous ont vus et nous contactent par radio.
Nous apprenons qu’ils sont trois adultes à bord. Ils sont exténués et démoralisés par les conditions de mer et de vent.
Voir notre sloop si bien se comporter leur remonte un peu le moral. Nous échangeons quelques mots puis, très inquiet de leur inexpérience, je les encourage fermement à remettre en route.
Leur bateau s’appelle *****. C’est un sloop blanc en composite comme le notre mais un peu plus petit puisque sa longueur est de douze mètres.
Ils suivent nos conseils et nous les voyons derrière nous durant toute la journée . Par radio nous leur donnons rendez-vous à Horta, aux Açores.

Nous n’aurons malheureusement plus jamais de leur nouvelles.

Après sept jours dans ces conditions très dure pour un voilier de croisière, le 23 mai, le vent se calme et la mer ressemble à un lac. Nous avançons à quatre nœuds grâce à notre moteur que nous laissons tourner à faible régime afin d’avancer sans consommer trop de carburant.
Un voilier apparaît à l’horizon et se rapproche nettement. Un heure plus tard nous le voyons passer à seulement une centaine de mètres devant nous. Nous constatons qu’il est britannique et qu’ils sont plusieurs à bord. Ils ne font aucun effort pour tenter de nous rejoindre et ne répondent pas aux appels radio que nous lançons. Dommage nous aurions aimé faire connaissance.

Nous pourrions simplement attendre que le vent revienne. Il n’y a plus qu’une grande houle et le voilier n’est plus du tout secoué.
Mais je suis un peu impatient et l’idée de marquer le pas quelques dizaines d’heures alors que nous pouvons continuer à nous rapprocher me déplait. La risée diesel nous permet de parcourir cent milles par jour sans être incommodés par le bruit à ce faible régime moteur.

Nous profitons à fond de cette situation. Nous nous lavons et mettons nos derniers vêtements propres, nous cuisinons plus élaboré et mangeons à table, nous jouons aux cartes et lisons tous notre soul. Bref nous jouissons de cette solitude tranquille sur un lac géant.
Il n’y a plus qu’un très léger roulis et le ronron de la mécanique qui nous berce dans notre sommeil. La température extérieure est de dix-huit degrés à présent. Rien de bien glacial à priori mais venant de passer deux années à bénéficier d’une chaleur constante faisant monter le mercure à trente cinq degrés toute la journée, nous avons froid!.
Dans deux jours nous aurons dépassé la mi-traversée. Ce sera bon pour le moral. Je ne peux m’empêcher de penser à ce couple rencontré à Saint-Martin. Ils étaient partis l’an dernier pour le même périple mais, après seulement cinq jours ils ont fait demi-tour découragés par les conditions de mer. Ils sont donc revenus au point de départ après avoir navigués dix jours dans une mer qu’ils ont trouvée très dure. Il reviennent pour tenter de vendre le voilier sur place n’ayant plus le courage de repartir en mer. Pour eux, le rêve s’est transformé en cauchemar.

Le vingt-cinq le vent revient.
Victoire, il est arrière à présent et si nous avons de la chance nous serons poussé de cette façon jusqu’au Açores. Nous croisons les doigts pour qu’il ne faiblisse pas et garde bien la même direction.
A cette allure le sloop n’est plus à la gîte mais par contre nous roulons. Nous retrouvons les conditions de la traversée vers la Martinique. Louise et Julien ont pu réintégrer leur cabine d’autant que nous avons profité des calmes pour refixer le chandelier responsable de l’entrée d’eau.

Un navire ! Un navire !
Tout l’équipage monte sur le pont. Un porte-conteneur apparaît à l’horizon et se déroute visiblement pour nous rejoindre.
Une demi-heure plus tard le ‘Glasgow Express ‘parade à une centaine de mètres de notre bâbord. Nous conversons avec lui par radio. Il se rend également aux Açores qu’il atteindra bien évidemment avant nous. J’ai presque envie de lui demander de nous embarquer à bord. J’aime ces traversées mais je souffre quand même de solitude.
Il disparaît à l’horizon…

Au matin du vingt huit, plus de doutes, la situation se dégrade nettement . Le vent vient de l’ouest et l’anémomètre affiche vingt nœuds. Nous avions profité des calmes pour envoyer de la toile nous prenons à présent deux ris dans la grand voile.
Les vagues sont grosses mais encore régulières. La fréquence de la houle est de sept secondes environ ce qui est plutôt inconfortable.
D’après notre évaluation nous devrons subir plus de trente nœuds de vent à partir de 17h00. Attention, nos prévisions ne concernent pas les plus fortes rafales mais bien le vent minimum qui soufflera durant une vingtaine d’heures.
Nous rangeons tout ce qui peut tomber si nous prenons un coup de gite. Nous vérifions et assurons toutes les écoutilles.

Il est midi. Je suis impatient de connaître les dernières données météos. Véronique tente de connecter le téléphone satellite à notre ordinateur sans succès.
Cela m’énerve un peu d’autant que je n’avais encore jamais vu une mer démontée comme à présent. Nous avons remplacé la trinquette par quelques mètres carrés de génois qui seront plus facile à diminuer en cas d’urgence et ne nécessiteront pas d’aller faire le clown à l’avant sur le pont. La grand voile est au bas ris.

Je commence à désespérer de constater l’impossibilité de faire fonctionner l’iridium lorsque Véro m’annonce enfin que ça y est… Nous avons les données.

A ma grande stupeur la situation n’est plus du tout celle de ce matin. Nous sommes bien dans une queue de cyclone. Le phénomène qui nous concerne n’est plus ce que l’on appelle un fort coup de vent mais bien une vraie tempête. Les vagues atteindront plus de dix mètres car nous devrions étaler un bon force dix devenant force onze si nous avons de la malchance.
A ce stade nous ne pouvons plus rien faire d’autre que de nous préparer encore mieux. Nous affalons et ferlons la grand voile tant que cela est encore possible et continuons sous génois fortement roulé seul.
Nous avançons toujours à près de sept kts. Le voilier se comporte bien et le pilote fait son travail à merveille. Nous n’avons pas à intervenir.
Je décide qu’il est temps de préparer le voilier à subir un retournement complet au cas ou une vague déferlerait par notre travers.
Pour ce faire tout doit se retrouver dans des équipets bien fermés. Plus rien ne doit pouvoir servir de projectile. Nous assurons également la gazinière qui est normalement mobile et nous vissons tous les planchers afin de ne pas risquer de les prendre sur la tête.
Ce faisant, Louise, parfaitement dans son élément confectionne des pâtisseries en prévision du plus gros mauvais temps lorsque nous ne serons plus en état de cuisiner.
Nous vérifions et revérifions tout. Aucun coffre ne doit pouvoir se vider sur nous au cas ou le pire arriverait. La survie doit être sécurisée par une seconde aussière, l’annexe qui se trouve à l’envers sur le pont également.

A quinze heures nous sommes prêts et seul l’équipier de quart est encore debout. Tous les autres dorment.


C’est vraiment très spécial de se retrouver seuls en haute mer encore pour plusieurs jours encore alors que le cargo que nous venons de croiser arrivera dans quelques dizaines d’heures seulement.
Il disparaît très rapidement de l’écran radar également. La routine du bord reprend tout en étant améliorée par l’évènement vécu qui nous permet d’en discuter.
Incroyable, encore un navire!
Cette fois c’est de nouveau le voilier britannique qui nous repasse à quelques dizaines de mètres de notre proue. Nous en restons totalement interdits. Nous sommes au vent arrière tandis qu’ils sont au grand largue, ce qui explique qu’ils naviguent en zigzag par rapport à notre route. Mais quel hasard de les revoir au même endroit après tout ce temps écoulé depuis le premier passage. Cependant, nous ne parvenons toujours pas entrer en contact avec eux.

Il est dix-huit heures. Le bruit devient assourdissant. Nous subissons pour le moment ce que l’on appelle un ‘ fort coup de vent’. Soit force neuf. La mer s’est énormément creusée. Les vagues atteignent plus de huit mètres.
L’anémomètre de Fleur de Lys affiche quarante kts depuis un peu plus d’une heure. Nous n’avons plus de toile. Nous avançons à huit kts grâce à notre seul fardage. La situation est très inquiétante…et magnifique.
La nuit tombera dans deux heures. Tous, fascinés nous admirons le spectacle incroyable qui se prépare autour de nous.
Nous avons compris que cela ne s’arrêtera pas là. D’après les cartes météos la situation s’aggravera jusqu’à huit heures demain matin. Pour le moment le voilier se comporte bien, mais je sens que ses limites dans cette configuration ne sont plus très loin.
Tout le monde dort sauf Louise qui est de quart et moi qui reste dans le cockpit avec elle pour la soutenir moralement. Et les minutes puis les demis heures passent…
Eole en colère souffle à près de cinquante nœuds à présent. Les rafales les plus fortes dépassent les soixante. Le fort coup de vent s’est transformé en forte tempête, comme prévu ce matin.
Louise et moi sommes trempés. Elle reste vaillamment à son poste derrière la barre à roue tribord prête à reprendre les commandes du voilier en manuel si le pilote défaille. Je croise les doigts pour qu’il ne choisisse pas cette tempête pour démissionner alors qu’il ne nous a jamais trahi depuis le début de ce voyage.
Je tente de dormir, couché tout habillé sur la banquette bâbord du cockpit. Nous sommes mouillés tant par les embruns que par de l’eau verte envoyée régulièrement par des vagues chevauchant la houle qui viennent se fracasser sur notre tableau arrière.
Il est vingt trois heures locale. La mer atteint douze mètres à présent. J’ai repris confiance dans le caractère marin du sloop .

Heureusement il nous reste quelques cartouches en réserve. Nous avons encore plusieurs solutions pour soulager notre bateau si nous sentons qu’il n’est plus à sont aise dont celle de tirer des trainards lorsqu’il part au surf dans les descentes des vagues afin de le ralentir et surtout de garder notre trajectoire bien parallèle à celle des vagues.

Je pense à nos enfants, nos amis, notre famille et celles de nos équipiers. Prendre la mer sur un petit voilier comporte des risques. Cette nuit est celle de tous les dangers. J’en suis bien conscient .
Heureusement, malgré l’inconfort de rester à demeure à l’extérieur, j’arrive à me reposer. Il y a quelques minutes je suis descendu voir l’état des dormeurs. Ils dorment tous ( logique pour des dormeurs). Tant mieux. Ils n’en seront que plus en forme pour effectuer leur part du travail le moment venu. J’ai une bouffée de tendresse de constatert l’équipage si confiant dans mes décisions pour étaler cette tempête.
Louise et moi mangeons les gâteries qu’elle nous a préparé dans l’après-midi.
C’est un peu surnaturel de nous retrouver ballottés au beau milieu de l’Atlantique sur un minuscule bateau pris dans une énorme tempête à grignoter des biscuits. Et le temps s’étire doucement.

Louise regagne sa bannette. C’est à présent au tour de Véronique de surveiller notre île flottante.
J’en profite pour me réfugier dans le carré ou je tombe endormi.
Pris dans un rêve je la vois y apparaître au volant d’une Ferrari. Que peut elle bien fabriquer aux commandes d’une voiture de sport, elle qui n’aime pas conduire ? «  Olivier….Olivier réveille toi »! J’émerge péniblement de mon rêve.
Elle vient me prévenir qu’elle aperçoit un cargo. Je me ré-équipe de pied en cape ( ce qui n’est pas rien, nous ne sommes plus dans la moiteur des Antilles) et monte sur le pont.
Nous nous rapprochons en effet d’un très grand pétrolier. Visiblement il est à la cape. Il ne progresse donc pas et est bien secoué malgré ses centaines de mètres de long.
Notre trajectoire va nous amener à moins de cent mètres de sa poupe. Il est totalement illuminé et fait vraiment office de phare pour nous. Toutes les dix secondes il disparaît caché par la houle. La situation ne nous permet pas de contacter l’homme de quart. Le bruit à bord de Fleur de Lys est tel qu’il est malheureusement impossible d’utiliser la radio de bord.
Dommage, j’aurais vraiment voulu savoir ce qu’il a pensé en nous voyant surgir dans la nuit à bord d’un rafiot si ridicule au regard de la taille des vagues..
Véronique et moi le regardons tandis que que nous le dépassons à près de huit kts. Moins d’une demi heure plus tard il disparaît dans l’obscurité. Cet intermède nous a bien occupé et nous n’avons pas vu les heures passer.
Jan arrive alors pour relever Véronique. Souriant, il est en avance comme presque à chaque fois. Nous lui donnons des informations claires sur la situation et sur ce que nous pensons que va être l’évolution de celle-ci. Comme toujours, il écoute attentivement et prend son poste derrière la barre.
Il s’attache au point de fixation du cockpit par deux longes différentes lui permettant de rejoindre la descente sans devoir se détacher et étant tenu très court partout.
Je me recouche sur la banquette fixé au navire de la même façon.
De cette manière il est impossible que nous tombions à l’eau. Par contre en cas de retournement complet nos chances de ne pas périr noyés coincés sous le bateau sont quasi nulles.
Encore deux heures de gagnées. C’est mon quart. Je suis seul. Le vent est bien établi à plus de quarante cinq nœuds. Les rafales montent à soixante. Les vagues font dix à douze mètres à présent.
C’est extrêmement impressionnant mais tout va bien à bord, selon la formule consacrée. Dans deux heures le jour va se lever. J’essaye d’imaginer le spectacle auquel nous allons assister lorsque la lumière permettra de distinguer quelques chose.
Pour le moment nous ne pouvons que deviner les masses d’eau phosphorescentes qui nous rattrapent et tentent, sans succès jusque ici, de nous engloutir.
Un peu épuisé et transi, je réveille Véronique pour tenter qu’elle accepte de me remplacer.
Elle dormait profondément du sommeil du juste et n’est pas ravie du tout de mon initiative. Dans un demi réveil elle me répond qu’en cas de tempête c’est au capitaine et non au second d’être sur le pont.
Un peu contrit j’y retourne donc dans la solitude de la nuit accompagné cependant des démons réveillés par le vacarme des éléments déchainées autour de nous.

Au point de vue pratique je n’ai strictement rien d’autre à faire que surveiller notre marche et vérifier que nous ne croisons pas la route d’un autre navire, ce qui à cet endroit est hautement improbable.
Je reste donc assis derrière la barre à roue et passe le temps en tentant d’apercevoir quelque chose plus loin que la proue. J’essaye également de ne pas gamberger inutilement. La situation est ce qu’elle est . Je ne peux rien y changer et pour l’instant tout est sous contrôle et le voilier est parfaitement à son aise.
La nuit est noire et je ne parviens même pas à voir les détails des vagues qui nous dépassent. Je félicite le pilote en silence. En effet, il n’a encore pas perdu le contrôle de la situation et grâce à ses capteurs gyroscopiques il anticipe bien les coups de gîtes.
Il est l’heure. Je m’en vais réveiller Julien. Zut, il va encore certainement hurler de terreur.
Une fois sur le pont les yeux encore marqués par le sommeil, il est un peu effaré par la violence des éléments mais ne montre aucun signe de peur.
Je le briefe et lui cède ma place. Le jour se lève il va avoir le triste privilège de bien voir les éléments en furie ce dont nous avions été en partie épargnés de par la nuit noire.

Je m’endors profondément…
Et suis réveillé en sursaut par Louise. Tiens, je n’ai pas assisté au changement de quart.
Cette fois je m’inquiète un peu par en voyant son expression. Louise n’a pas vraiment l’air effrayée mais plutôt préoccupée. Depuis quelques minutes la situation s’est fortement aggravée. Le vent a encore forci mais surtout il a changé de direction de plus de quarante cinq degrés.
Notre pilote n’arrive plus à suivre et nous sommes affreusement ballottés dans tous les sens. Le pire étant que nous sommes frappées par une mer désordonnée qui nous envoie des vagues venant de toutes les directions.
Mes cheveux se dressent un peu sur ma tête tandis que je barre manuellement le voilier. Nous sommes cette fois sur le fil du rasoir. La moindre erreur de ma part ou le moindre concours de circonstances défavorables risque de nous faire chavirer. Louise me demande ce que j’en pense. Je lui réponds que vraiment nous ne tiendrons pas très longtemps dans un tel chaos mais que la bonne nouvelle est que je pense que c’est la fin de la tempête Cette bascule de vent ressemble à ce que j’avais observé sur les prévisions et elle devrait être suivie d’une diminution du vent d’une quinzaine de kts. Si nous tenons jusque là le pire sera derrière nous et nous raconterons cette aventure à nos amis en riant.
Une heure plus tard, à dix heures précise, le trente mai, le vent molli. Nous n’avons plus que trente nœuds d’ouest sud ouest qui nous permet de prendre un cap direct sur les Açores encore distantes de plusieurs jours.
La hauteur des vagues passe à présent sous les huit mètres. Nous nous en sommes sorti.
Je fais réveiller le reste de l’équipage. Il est en effet temps de manœuvrer pour remettre de la toile, mais la mer est encore énorme et nous serons plus en sécurité si tout le monde participe.


A peine sur le pont nous assistons à un spectacle surprenant : «  le navire anglais que nous avons déjà vu deux fois arrive de droite à gauche et passe à une centaine de mètres à l’arrière de notre poupe. Nous pouvons les voir eux même en train de hisse la grand-voile. Nous restons un peu ébahi tant par le hasard de cette troisième rencontre que par le fait qu’ils ne recherchent toujours pas le contact.

Fleur de Lys est au bas ris et trinquette arisée. Voiles en ciseaux nous sommes au cap est-nord-est. La hauteur de la houle est toujours très impressionnante mais la situation n’a plus rien d’inquiétant par rapport à ce que nous venons de vivre durant une vingtaine d’heures.


L’heure est à la vérification du matériel qui a quand même souffert. Les deux bas-haubans arrières faisant office de bastaques commencent à se dé-toronner et de chaque côté quelques bruns sont cassés. Ils étaient parfaitement intacts avant la tempête et ont souffert de tenir le mât avec les voile arisée et ensuite de devoir tenir le mat dans la houle extrêmement désordonnée que nous avons subi une heure durant juste à la fin du phénomène.
Pour le reste rien à signaler. Nous pouvons reprendre une vie normale jusqu’aux Açores que nous atteindrons le trois juin après une fin de traversée sans histoire mais bien secouée.
Nous aurons la tristesse d’y apprendre que trois voiliers, nordiques comme nous, pris dans la même dépression ( nous devions être une dizaine sur la zone) ont déclenché leur balise de détresse sans qu’il soit évidemment possible de leur porter secours. Plus personne n’entendra jamais parler d’eux.
Nous n’aurons malheureusement plus jamais de nouvelles du voilier « ****** » avec qui nous avions rendez vous à Horta. La mer est magnifique mais peut être très sauvage.

Horta aux Açores. Le saint Graal des marins aux longs cours. L’endroit est conforme à sa réputation. Les marins y sont les bienvenus et les habitants se mettent en quatre pour nous rendre service si besoin en est.