Nous sommes en effet début mars. Nous avons choisi de quitter les caraïbes le deux mai. Pour autant que les conditions soient favorables. Nous disposons donc d’un peu plus de cinquante jours pour nous rendre à Saint-Martin, l’ile ou nous terminerons la préparation du voilier et  d’où nous larguerons les amarres pour la longue traversée de deux milles quatre cents milles marins vers les Açores et ensuite de mille deux cents milles vers Brest avant de rejoindre la Belgique. Mais la Martinique nous réserve une aventure supplémentaire. Alors que nous sommes en route pour rechercher notre voile déposée au Marin, deux grands dauphins nous rejoignent. Ils nagent le long de la coque en tentant d’apercevoir l’intérieur du cockpit. Nous profitons de leur présence pour bien les observer tout en laissant le navire sous pilote se diriger droit vers des récifs que nous contournerons à la dernière minute afin d’entrer dans une passe située sur notre gauche à quelques milles.

Soudain les deux dauphins passent à l’avant bâbord de Fleur de Lys et donnent de violents chocs de gauche à droite sur l’étrave. Ce sont de belles et imposantes créatures, le navire est secoué. Je me demande ce que cela veut dire lorsque je me rappelle une lecture d’un livre de B. Moitessier qui y racontait quelques chose de semblable. Je change la route afin de pointer l’étrave vers la haute mer. Les chocs cessent. Les dauphins nagent à présent de-nouveau tranquillement le long du bateau. Nous n’en croyons pas nos yeux et décidons de tenter une expérience. Je reprends volontairement le cap initial… les animaux reprennent leur manège. Tout porte à croire qu’ils veulent nous éviter de nous fracasser sur ce fameux récif. Ils nous accompagnerons de la sorte jusqu’à la crique ou nous avions décidé de passer la nuit. Nous les regarderons s’éloigner une fois ancrés, toujours stupéfaits de ce qui venait de se produire.

Saint Martin se situant à  quatre jours au nord de notre position, nous avons le temps d’explorer quelques unes des terres émergées que nous croiserons sur notre route.

La première d’entre elles est la magnifique Ile de La Dominique. Découverte un dimanche par Christophe Colomb  en mal d’inspiration d’où le nom, elle est presque de même taille que la Martinique mais encore plus montagneuse et humide. Nous avons la joie d’y avoir rendez-vous avec l’équipage d’Ercolausa que nous n’avions plus rencontré depuis un an à présent.

Nous effectuons les formalités de sortie, embrassons une dernière fois les amis locaux et quittons définitivement la Martinique pour cinq heures de navigation à la voile qui nous voient mouiller dans la baie de Roseaux, capitale de la Dominique. Nous y retrouvons nos amis comme prévu mais faisons également connaissance avec quelques autres grands voyageurs déjà installés.

La Dominique est une région très pauvre dont la population vit en grande partie de petits boulots et du tourisme. Durant la saison un à deux grands paquebots y déversent quotidiennement leur lots de touristes dont la plupart sont malheureusement peu au fait des conditions de vie et des us et coutumes du pays.

Depuis les pourboires donnés sans relation avec le service reçu, à l’absence d’achats de l’artisanat local pourtant bon marché,  toute la panoplie de ce qu’il ne faut pas faire lorsque l’on veut visiter respectueusement un pays inconnu est malheureusement accompli par la multitude de gens trop nourris que déverse l’usine à bonheur éphémère que représente ce genre de navires. Les quelques passagers  qui sont montés à bord afin d’ avoir l’opportunité  de rencontrer vraiment leur prochain sont noyés dans la masse et n’ont à peu près aucune chance de se démarquer. Nous, qui sommes venus à la voile après un long et périlleux voyage sommes soumis aux mêmes lois et la situation se présente bien mal dès notre arrivée. Nous sommes en effet accueillis par un homme sur une embarcation à moteur qui tente de nous convaincre de ne pas nous ancrer mais de faire confiance aux corps morts qu’il a installé tout le long de la berge. Même à un tarif normal de cinq euros par nuit nous n’aurions pas les moyens d’utiliser ce service mais en plus ses prix représentent trois fois ceux pratiqués en Europe malgré que le niveau de vie soit ici cinq fois inférieur. Il parle parfaitement le français. Nous refusons le plus poliment possible en constatant qu’il n’est pas content du tout de notre décision. Nous ‘y pouvons rien !

Nous choisissons soigneusement notre mouillage afin de rester groupé en compagnie des deux collègues car la sécurité n’est pas très bonne . Les visites nocturnes pour tenter de voler quelques chose sur les navires sont fréquentes ici et ce mouillage n’a pas très bonne réputation.

Nous nous rendons ensuite au bureau des douanes pour les habituelles formalités d’entrée. L’accueil y est agréable et nous avons  la surprise d’y voir une grande affiche ou nous pouvons lire qu’il est déconseillé  d’accepter les offres de corps morts, ces derniers ne respectant aucunes normes officielles et n’offrant donc aucune sécurité d’amarrage aux visiteurs. . Nous avons bien fait donc.

Nous projetons de consacrer une semaine à la visite de quelques sites remarquables de ce beau cailloux. Notre premier objectif est de rejoindre les sources chaudes qui se trouvent à une heure en taxi de notre position. Nous décidons de nous y rendre en groupe avec tous les autres navigateurs qui sont ancrés du nord au sud de roseau.  Notre groupe de douze personnes part donc à le recherche d’un de ces taxis collectifs pour nous y rendre. Les prix variant du simple à dix fois plus cher nous papillonnons  d’un véhicule à l’autre pour obtenir des devis. Notre chauffeur trouvé nous embarquons dans une camionnette Toyota Hiace. Quelques personnes y sont déjà assises mais le conducteur nous invite à embarquer. Nous nous retrouvons à une vingtaine dans un taxico prévu pour huit. Dans un crissement de pneus le  pilote démarre. Nous sommes tassés par l’accélération et je me demande si ceux qui se trouvent sous les autres ne vont pas périr étouffés.
Impossible de prendre de leurs nouvelles, le vacarme de la folle course du véhicule utilitaire couvre nos voix. Une fois de plus je me dis que nous allons bêtement mourir dans un accident de voiture en terre étrangère alors que c’est sur l’eau que nous prenons tous les risques, en principe. Les minutes s’égrènent lentement tandis que le chauffard, fort peu concentré au regard des risques qu’il prend et nous fait courir sourit de toutes ses belle dents blanches. Le bolide surchargé parvient à atteindre des records de vitesse, surtout dans les dangereuses descentes où nous sommes ballottés de gauche à droite au gré des virages. Comme quelques locaux sont à bord je m’autorise à les observer. Ils ne semblent nullement impressionnés ce qui me rassure quelques peu me convaincant que le conducteur conduit de cette façon depuis de nombreuses années sans accident.  Je confie donc mon âme à la loi des probabilités et tente de me détendre.

Nous arrivons ! La nature est spectaculaire. Nous sommes à mi-hauteur d’une colline recouverte d’une nature exubérante boostée par les pluies tièdes qui tombent dru ici. Les eaux du ciel se rassemblent en torrents jaillissant un peu partout. Des rivières émergeant des profondeurs  les alimentent également. Certaines à de hautes températures conséquence de l’activité volcanique qui couve partout sous cette île. Le parcours pour parvenir à ce lieu était dangereux mais il en valait très largement la peine. Nous escaladons les rochers pour nous baigner dans ces eaux chaudes et magnifiques. Quelle récompense. Nous paressons des heures durant entre la douceur des eaux chaudes et le choc des torrents d’altitude nettement plus froid. Durant ces moments de bonheur nous échangeons  longuement en compagnie de nos amis de voyage partageant nos différentes expériences et décrivant nos émotions. Quel bel endroit ! Quel beau voyage ! En fin de journée, ayant survécus à l’épreuve du grand prix du trajet de retour, nous nous rendons tous ensemble dans un bar pour y boire une bonne bière locale. Ce sont les derniers instants en commun et nous en profitons bien car dès demain certains repartent vers le sud tandis que d’autres se dirigent vers le nord.

Nous quittons  la Dominique en direction de Marie Galante, petit territoire dépendant de la Guadeloupe que nous atteignons en quelques heures d’une navigation mouvementée. En ce mois de mars les alizés sont forts et lèvent une belle houle travers de notre route .

L’ancrage le long d’une magnifique plage à l’Ouest des terres est un vrai bonheur pour les yeux. Notre pioche s’enfonce rapidement dans le sable blanc tapissant les fonds. Nous battons arrière avec toute la puissance de notre moteur de cinquante six chevaux afin de vérifier la tenue de l’ancre. Comme nous ne bougeons pas je stoppe la mécanique et range les écoutes tandis que Véronique prépare notre expresso habituel. C’est un rituel. Une fois le calme revenu après une navigation , nous adorons paresser dans le cockpit une tasse à café dans les mains. Ensuite nous vérifions l’exactitude de notre indicateur de température de l’eau en plongeant la tête la première celle-ci. Parfait, le liquide salé semble bien atteindre les trente degrés promis. Après quelque minutes de nage autour du voilier nous remontons et plongeons dans une sieste bien méritée. Nous réglons un réveil afin de ne pas laisser la petite aiguille s’emballer durant notre sommeil. Nous risquerions de ne plus dormir la nuit à venir.

Marie-Galante est une île corallienne, contrairement à la Martinique qui est volcanique.  Peu d’habitants la peuplent. Ils sont par contre nettement plus accueillant qu’aux Saintes. Les touristes sont ici moins nombreux ce qui explique probablement ce fait.  Le niveau de vie est  modeste mais pas miséreux. Cette terre n’a rien d’extraordinaire à offrir aux visiteurs, mais l’ambiance bon enfant qui y règne est agréable et certaines plages sont dignes de figurer sur les cartes postales. Nous y laisserons doucement filer le temps. Farniente, natation, quelques denrées à trouver et la nuit tombe déjà.

Durant cette troisième semaine de mars nous levons l’ancre pour nous rendre en Guadeloupe, dernière étape avant notre navigation en direction de Saint-Martin prévue dans quelques jours. Nous y arrivons en fin d’après midi pour nous amarrer dans la jolie marina de Point à Pitre. Plusieurs voiliers de voyageurs sont en train de mettre la dernière main aux préparatifs de la transat retour prévue en Mai ou Juin pour tous. Nous lions connaissance avec certains d’entre eux avant de nous remettre en route pour visiter quelques jolis mouillages de ce territoire. C’est ici que nous quittons définitivement Ercolausa. Ils vont bientôt descendre vers le sud pour s’abriter à Trinidad de la saison des cyclones.

Nous montons les voiles les larmes aux yeux ce trente avril. Nous conduisons Fleur de Lys à quelques mètres de nos amis pour les voir une dernière fois. Douleur de la séparation mais, pour eux comme pour nous, l’excitation de vivre des nouvelles aventures.

Grand voile arisée et trinquette nous naviguons en direction la partie française  de l’île de Saint-Martin. Cette trentaine d’heures que nous passerons en mer sans escale, Véronique et moi, nous serviront un peu de répétition générale pour les trois milles six cents milles marins que  nous devrons parcourir pour rejoindre Brest. Tout ce passe bien jusqu’à la nuit où nous devons nous rendre à l’évidence : nos batteries ne tiennent plus la charge correctement. Entre l’éclairage du voilier, le pilote automatique et les autres instruments éclairés, nous ne parvenons pas à garder un voltage suffisant alors que en théorie nous devrions être capables de naviguer quarante huit heures sous nos seules réserves.

Ce n’est pas très grave car nous tirons une hydrolienne qui étale en réalité  toute notre consommation. Mais cette dernière peut avoir une avarie et il nous est vital d’être capable de nous en passer plusieurs heures dans ce cas afin d’avoir le temps de réparer. Nous devrons donc changer tout le parc des accus une fois arrivés.  Ce n’est pas une bonne nouvelle car le budget d’un tel matériel acheté dans les Caraïbes va se situer autour des mille euros alors que nous n’atteindrions pas la moitié de cette somme en Europe.

Quelques solides grains plus tard nous arrivons dans le lagon de l’île de Saint-Martin. Cette terre est divisée en deux : Le nord est un territoire Français tandis que le sud est Néerlandais. Comme presque tous les voiliers présents ici nous nous ancrons dans la partie nord   car l’ancrage est ici gratuit à contrario il est payant dans la zone batave.

Nous sommes le premier avril. Le départ pour les Açores est prévu pour le second jour du mois de mai. Nous avons donc une trentaine de jours devant nous  afin de terminer l’entretien et la vérification générale du voilier. Nous avons également le temps de visiter les quelques îlots qui entourent l’île principale.

Nous armons l’annexe afin de nous rendre à terre. Durant les navigations nous la rangeons à l’envers sur le pont, à la proue. Son moteur est sur une chaise attachée sur la balcon de poupe tribord. Le but de l’exercice est de ne pas laisser ce dernier tomber à l’eau lorsque nous le descendons sur le dinghie une fois celui-ci à l’eau. Nous connaissons plus d’un voyageur à qui c’est arrivé et qui en ont été quitte pour un nouveau moteur. Une fois fait, nous naviguons vers la marina locale ou se trouve le bureau pour effectuer les formalités d’entrée. Pas de chance il est situé à un mille à notre vent et un joli clapot vient à notre rencontre par l’avant. C’est donc bien trempés  que nous arrivons à la capitainerie. Nous ressemblons à deux oisillons tombés du nid directement dans une flaque d’eau.
La paperasse est expédiée en quelques minutes. Nous profitons de notre présence dans un lieu de langue française pour y échanger nos livres. Une bibliothèque est en effet disponible aux voyageurs. On peut y prendre gratuitement des ouvrages à condition d’y déposer un autre dans le même état. Un pris pour un donné. Nous changeons une vingtaine de livres. Nous cherchons ensuite des endroits ou nous avitailler. Plusieurs grandes surfaces sont implantées ici malheureusement non seulement les prix sont dissuasifs, mais les denrées vendues ne sont pas de grande qualité. Nous cuisinerons donc des produits de base comme des pâtes, du riz, du couscous et le fruit de l’arbre à pain. Nous retournons ensuite sur Fleur de Lys. Au vent arrière poussés par la houle dans le même sens, le trajet est bien plus sec et agréable. Nous en profitons pour observer les autres bateaux au mouillage. Nous sommes ancrés au beau milieu d’une centaine de voiliers de toutes sortes et nationalités. Beaucoup d’Américains venus de Floride, ils font l’aller retour chaque année. Les autres sont des Européens qui viennent ici préparer, comme nous, leur monture en vue de la grande traversée du retour.

Nous nous mettons à la recherche de batteries pour remplacer les nôtres diagnostiquées défectueuses lors du trajet qui nous a conduit ici. Nous devons absolument dépenser le moins possible pour ce poste imprévu mais sans sombrer dans l’achat de matériel non pérenne. Nous fouillons donc les catalogues des shipchandlers locaux pour y comparer les tarifs et les modèles disponibles. La tâche nous est rendue difficile par la disparité des marques représentées par les uns et les autres mais nous finissons par choisir les accus vendus par l’enseigne Budget Marine. Le tarif proposé est de neuf cents dollars américains pour les trois grosses batteries que nous y achèterons.

Une fois de plus nous voici dans le dinghie en route pour le magasin cité. Il se trouve à deux bons kilomètres de notre ancrage. Vingt minutes plus tard nous arrivons et sommes soulagés de constater qu’ils ont en stock ce que nous sommes venus chercher. Je négocie âprement les prix pour obtenir un beau rabais qui amène le prix total à sept cents dollars. C’est toujours cela de gagné !

Et c’est alors que le pire se produit.

Nous sortons du magasin en poussant fièrement la charrette sur laquelle sont posées les trois nouvelles batteries. Alors que nous rejoignons l’annexe rangée sur un petit ponton je fais une fausse manœuvre et je laisse le tout tomber à l’eau. Consternés, nous regardons, Véronique et moi le caddie portant nos achats si chers payés disparaître dans les profondeurs ne laissant que quelques bulles remonter à la surface.  Je me giflerais  de rage. Nous sommes à la fin du voyage, notre budget est évidemment de plus en plus serré. Gaspiller plusieurs centaines d’euros de cette manière est complètement ridicule. Quelques employés du magasin ont assisté à la scène et tentent de nous venir en aide. Heureusement la profondeur est très faible et j’arrive du bout des bras à retrouver le tout en farfouillant dans la vase. Je me suis inutilement couvert de boue car en s’immergeant les batteries ont subis un court-circuit mortel. Elles sont définitivement hors d’usage.

C’est alors que survient un petit miracle. Les employés, navrés pour nous, ont relaté l’aventure au directeur de l’enseigne. Ce dernier vient nous trouver et se fait raconter l’évènement. Il nous annonce alors, à notre grand soulagement une très bonne nouvelle : Ils vont remplacer gratuitement les précieux accus.

Nous leur en sommes infiniment reconnaissant. Ils n’ont en effet rien à voir avec cet accident et n’en sont nullement responsable.

Deux heures plus tard  nous les embarquons prudemment sur Fleur de Lys. Ouf on a eu très chaud. Il reste à les raccorder ce qui sera effectué en quelques heures de labeur acharné dans la moiteur du printemps des Caraïbes.

Nous restons deux semaines sur ce mouillage et y travaillons d’arrache-pied. Nous suivons très consciencieusement notre liste et avons la joie de la voir se raccourcir de jour en jour malgré que parfois nous y rajoutions des points à vérifier auxquels nous n’avions pas pensé lors de son élaboration. 

L’île ne présente que peu d’intérêt. A terre quelques énormes villas dominent des innombrables bidonvilles tandis que les marinas, une petite dizaine,  sont principalement occupées par une grosse poignée de super-yacht de plusieurs millions voir dizaines de millions d’euros. Le pays est un paradis fiscal. Le manque de rentrées financières crève les yeux.  Les infrastructures routières sont en piteux état tandis que rien n’est prévu pour développer les arts et la culture. Les écoles sont délabrées ainsi que les bâtiments publics et les hôpitaux.

Comme nous devons effectuer le plein de mazout pour notre moteur nous nous rendons à la station service. Les prix sont indiqués en euro. Un euro pour un litre de carburant. Au moment de payer les deux cents cinquante litres reçu, je m’aperçois que je peux payer en dollars américains. Un dollar pour un euro ce qui a pour conséquence de payer mon carburant deux cent cinquante dollars au lieu de deux cent cinquante euros. Très intéressant puisque le cours normal est de 1 pour 1,40 . enfin une belle économie. Par contre, et comme partout dans les caraïbes, l’eau douce de ville est payante et très chère. Ce précieux liquide ruisselle à ne plus savoir quoi en faire et pourtant nous devons la sur-payer. C’est un des mauvais côtés de la région. Le voyageur, confondu dans la masse des loueurs à la semaine, sont des pigeons bon à plumer.

Nous préparons la cabine de Jan qui arrive. Pas très facile de caser tout ce que nous y stockions dans celle qui nous servait déjà de lieu de rangement. Véronique et moi nous chamaillons doucement avant de  tomber d’accord sur quoi ranger où.  Nous terminons par un grand ménage afin de préparer son arrivée.

Nous déplaçons légèrement Fleur de Lys afin d’assister à atterrissage du 747 de la KLM qui transporte notre futur équipier. Vers onze heures le bel oiseaux bleu pointe le bout de son nez. Il se rapproche rapidement et dans un nuage de fumée bleue le train principal reprend contact avec la terre ferme. La roulette de nez suit rapidement le mouvement et nous assistons au freinage du mastodonte qui met ses réacteurs en ‘ reverse’ afin de ne pas effacer toute la piste. Il effectue son demi-tour à quelques mètres de notre position.

Nous armons rapidement l’annexe et accostons un petit ponton appartenant à un bar pour chercher notre ami.

Jan vient droit de Belgique et est encore tout blanc du manque de soleil de son pays du nord. Nous l’invitons à boire une bonne bière des caraïbes. Bière locale servie avec une rondelle de citron qui rehausse vraiment le goût. Pour lui c’est le début d’une très grande aventure mais il ne le sait pas encore. Évidemment, au moment de ré-embarquer il pleut à verse et le vent souffle avec la force d’une petite tempête. Nous sommes trempés et montons à bord du voilier dans l’état d’ oisillons fraîchement ré-emplumés qui seraient tombé à l’eau. Je jure intérieurement que la météo réserve un si mauvais accueil au nouveau membre de l’équipe de Fleur de Lys mais constate que cela n’affecte nullement son humeur joyeuse.

Nous sommes théoriquement au complet pour entamer la suite du voyage qui nous verra traverser l’Atlantique afin d’atteindre les Açores. Le départ est normalement prévu immédiatement mais l’anticyclone des Açores n’étant pas à la bonne place nous devons attendre. En théorie il est possible d’effectuer cette traversée à partit du quinze avril. Dans la pratique il est arrivé que des équipages doivent patienter jusque fin Mai.

Nous paressons donc doucement d’un ancrage à l’autre pour terminer par échouer dans la marina locale afin de refaire une beauté à notre navire. Nous y lions connaissance avec d’autres équipages qui sont également dans l’attente. Un norvégien, des anglais, un hollandais et plusieurs français.

Un joli sloop polonais attire mon attention. Je lui rends une visite de courtoisie et j’apprends que son propriétaire est néophyte. Seul son fils ainé, pas plus au courant, l’accompagnera pour la traversée vers l’Europe. Il a acheté son voilier en Martinique et je ne mets pas longtemps à me rendre compte que le navire n’est pas du tout en état de tenter ce voyage. Je lui explique donc avec le plus de tact possible ce que je pense de son projet dans l’état actuel de son bateau.

Il est d’autant plus réceptif à mes arguments qu’il se doutait lui même de l’impréparation du voilier mais ne parvenait pas à faire la part des choses entre l’urgent indispensable et l’accessoire. Quelques jours plus tard il renonce.

Le séjour en marina est pénible. L’air manque et nous sommes incommodés tant par la chaleur que par les moustiques extrêmement agressifs ici.

Nous effectuons les dernières courses et nous préparons à  larguer les amarres pour nous rendre sur l’îlet Tintamarre où nous attendrons des conditions climatiques permettant un tel voyage. Cette petite île corallienne n’est plus habitée depuis une cinquantaine d’années. De la taille d’une petite ville elle a servi  de terrain d’aviation aux alliés durant la seconde guerre mondiale et ensuite de base d’entrainement.  Elle se situe à une dizaine de milles de Saint Martin dont elle fait partie.

C’est à ce moment qu’embarquent Julien et Louise. Nous buvons un dernier verre au bar de la marina et passons une dernière nuit à servir de festin aux moustiques locaux ravis que nous ayons embarqué du renfort. Au matin nous pouvons observer certains d’entre eux la panse bien remplie sommeillant sur les parois des cabines.

Le 08 mai nous quittons définitivement Saint-Martin. Les provisions embarquées nous permettent de rester deux mois à bord sans avitailler à condition de nous restreindre sévèrement dans l’utilisation de l’eau pour les douches. Deux heures plus tard nous atteignons le mouillage sous le vent de Tintamarre. La protection contre la houle n’est pas parfaite mais quel spectacle et, cerise sur le gâteau, nous sommes presque seuls. La plage est parfaite et l’eau dont la température atteint trente degrés est translucide. Nous admirons des baleines et des dauphins au large tandis que notre coque est l’objet de beaucoup de curiosités de la part des tortues marines indigènes. Toutes les quelques dizaines de minutes ces dernières viennent respirer à la surface. Presque toutes y inspirent sept fois avant de retourner dans les fonds pour s’y nourrir de corail ou y brouter l’herbe. Notre mission est la suivant : Prendre le maximum de bon temps en attendant une fenêtre de tir que nous espérons la plus proche possible. En conséquences nous attaquons notre séjour ici par un débarquement à terre. En annexe pour les uns à la nage pour les autres. Nous y visitons une partie de l’île dont on peut se faire une bonne idée de l’ancienne population par l’observation des anciennes clôtures et fondations. Nous retrouvons trace de la piste d’atterrissage et découvrons quelques anciens moteurs d’avions abandonnés là lors de la désertion progressive des lieux. Un innombrable nombre de magnifiques geckos, tous plus colorés les uns que les autres se dorent au soleil. A chaque pas nous les voyons fuir en tous sens. Ils sont extrêmement souples et donnent l’impression d’épouser parfaitement le relief . Lorsque le sol est trop chaud nous nous amusons de les voir lever une patte et puis l’autre afin de la refroidir tant que faire ce peut. La plage est longue de quelque deux cents mètres. Si le week-end la voit envahie par les habitants des terres voisines qui y viennent nager et surtout danser et boire, la semaine et la nuit nous ne sommes que deux ou trois voiliers à y rester ancrés. Dès le soleil couchant le calme s’installe tel un drap de soie déposé sur le lit. Tout l’équipage se retrouve alors et nous prenons un apéritif bien mérité par cette dure journée. Sur le miroir dans la nuit, Fleur de Lys roule doucement. Je profite que nous avons une liaison internet grâce à notre puissante antenne de réception qui capte un wifi distant de vingt kilomètres sur Saint-Martin pour prendre des nouvelles de la météo. Rien de bon à l’horizon. Des vents forts de Nord Est soufflent et lèvent une mer de trois mètres. Dans ces conditions il est préférable d’attendre. En principe il doit tourner au Sud Est et faiblir juste assez que pour que la houle se calme. Nous pourrons alors remonter au nord est en direction de Horta, aux Açores. C’est une période de doutes. Ces conditions favorables vont elles enfin se présenter ? Ne va-t-on pas vivre une année aérologique exceptionnelle qui ne verra pas les vents changer de direction ?
Combien de temps allons nous encore rester coincés ici ? Nous sommes cinq à bord et chaque jour qui passe a pour conséquences de diminuer nos ressources restantes. Ce n’est pas trop grave pour la nourriture. Si nous aurons bientôt mangé tout le frais, il nous reste des semaines de denrées disponibles sous la forme de pâtes de riz ou autres. L’eau potable ne représente pas un insurmontable obstacle non plus étant donné que nous pouvons dessaler celle, inépuisable, de la mer à raison de cinq litres par heures de fonctionnement de notre déssalinisateur. Par contre l’eau douce pour les ablutions est très sévèrement restreinte. Et si nous restons trop longtemps ici nous serons obligés de repartir faire les pleins des réservoirs sur la terre principale. Se laver à l’eau de mer ayant la fâcheuse conséquence de nous couvrir de sel. Le sel retient l’humidité et rend rapidement la situation très inconfortable.

Le quatorze mai l’espoir renait. Dans deux jours les conditions tant espérées devraient être réalité. J’annonce la bonne nouvelle à l’équipage qui la reçoit en demi-teinte. En effet cette information signifie également la fin de notre séjour de rêve le long de cet ilot paradisiaque. Nous profitons à fond des dernières heures ici. Et nous échappons au drame à un cheveu. Véronique et Jan partent avec le dinghie en exploration au sud du récif. Ils y recherchent des fonds marins plus sauvages. Nous voyons en effet que cette zone est balayée par de forts courants et une grosse houle. Ce sont des conditions favorables pour le corail. Ils s’y rendent donc benoitement et aussitôt arrivés une grosse vague déferle. Elle frappe de plein fouet la petite embarcation la projetant en l’air avec ses occupants. Elle se retourne en plein vol, Jan tombe et échappe d’extrême justesse à une blessure probablement mortelle lorsque l’hélice à plein régime le gracie d’un cheveu. Il a failli avoir la gorge tranchée. Ils parviennent heureusement à la remettre à l’endroit et à remonter à bord non sans avoir perdus les palmes masques et tubas qui devaient leur servir pour ces pérégrinations. Avertissement sans trop de frais ! Ouf ! Un peu contrits ils reviennent à la rame jusqu’à nous. Le moteur ayant baigné plusieurs minutes dans l’eau salée va avoir besoin d’un bon nettoyage.

Le quinze les conditions favorables se confirment. Cette fois il semble que cela soit la bonne. Demain nous partirons dans la matinée. Nous profitons de cette dernière journée sur les terres de anciens indiens Caraïbes. La journée s’écoulera en promenades sur le sable chaud et en séances photos sous divers angles afin de garder un souvenir en image de cette journée.

Parallèlement nous vérifions une dernière fois notre état de préparation et celui de notre voilier. Le soir venu, l’annexe est remontée sur le pont et solidement fixée sur la proue. Les rames rangées dans les coffres et le moteur sur sa chaise. Le départ approche. Nous prenons l’apéro tous ensemble. Le dernier avant notre arrivée étant donné que la règle est  que nous ne buvons pas d’alcool en haute mer. Nos sentiments sont partagés entre le cafard de quitter cette zone où nous avons vécu tant d’aventures et la joie de découvrir les Açores sans compter celle de nous rapprocher pour la première fois en deux ans de nos amis et de notre famille.

Véronique prophétise qu’il est possible que les prévisionistes se trompent et que nous nous retrouvions demain dans la situation d’avoir à remonter le vent et la mer en nous retrouvant en réalité aux allures de près. Elle certifie qu’elle ne supportera pas cette situation plus de quelques heures et que dans ce cas nous devrons faire demi-tour ou ne pas partir, tout simplement.

Le soleil se lève à l’aube de ce seize mai. Je reprends les dernières informations météorologiques. Elles ne sont pas aussi favorables que celles des derniers jours mais elles sont suffisantes pour entamer cette longue traversée. Nous partons donc. Jusque dix heures l’effervescence règne. Tous, nous travaillons à la préparation du voilier qui va devoir affronter la très haute mer dans quelques minutes. Deux voiliers charter locaux sont ancré juste à coté. J’observe l’équipage, mi-jaloux de savoir qu’ils seront en Europe plus de dix jours avant nous. En avion !

Nous remontons l’ancre et cette fois la solidarisons solidement du pont. Nous débranchons la commande du guideau pour la mettre à l’abri. Le moteur ronronne alors que nous montons la grand voile au premier ris et que nous déroulons le génois. Le vent est bien en provenance du sud Est. Nous pouvons prendre cap vers notre objectif au près pas trop serré en espérant serrer vers l’est nord est au bon plein car, en théorie, Eole va adonner au Sud sud est.

Le ton est donné immédiatement. Cela sera rude.  la mer est forte et vient par le travers avant. Non seulement nous roulons un peu mais en plus nous tanguons beaucoup. L’étrave fend  violemment les vagues et  l’équipier de quart est régulièrement mouillé par les embruns. Parfois , de grosses quantités d’eau verte viennent s’échouer sur lui.. La pauvre Véronique qui ne voulais pas que nous naviguions plus de quelques heures près du vent va être copieusement servie. En effet, quelques heures seulement après notre départ il vire à l’Est nord Est. Pile en provenance des Açores. Nous infléchissons notre cap vers le nord-nord-est. Je suis déjà content de ne pas devoir mettre de l’ouest dans notre route car je trouverais vraiment déprimant de subir ces conditions en nous éloignant de notre but plutôt qu’en nous rapprochant.
Notre situation est inconfortable mais au moins chaque heure qui passe nous rapproche des Açores. Cinq à bord, nous disposons chacun d’un litre d’eau douce par jour pour nous laver. Nous prenons des douches en remplissant une bouteille en plastique dont nous perçons le bouchon qui joue alors le rôle de la poire de douche afin de ne pas consommer plus que notre dû. Comme un fait exprès, dès que l’un de nous s’est dessalé et réapparait dans le cockpit vêtu de propre, une grosse vague vient frapper la coque par le travers trempant d’eau salée le pauvre équipier qui n’aura profité que quelques minutes de ses vêtements secs.

Le second jour nous avons tous le mal de mer, sauf notre ami Jan. Personne n’est fort malade, mais nous sommes nauséeux et mangeons peu ce qui en est un symptôme évident. Pour la première fois de ma vie d’apprenti marin je prends un médicament pour lutter contre ce mal et en distribue à tous les autres équipiers. Le Stugeron utilisé fait des miracles car quelques dizaines de minutes à peine après l’absorption nous sommes obligés de nous préparer un plantureux repas car nous sommes affamés. La cuisinière de service se demande si c’était une si bonne idée que cela vu les quantités de nourriture que nous absorbons à présent.

En théorie Julien et Louise dorment dans la cabine avant. Depuis notre départ ils y sont beaucoup trop secoués et sont donc obligés de s’allonger dans le carré pour se reposer. D’autant que le voilier prend l’eau par la proue. Celle-ci devant fendre les flots et se trouvant souvent sous la surface,  un chandelier mal serré doit certainement permettre le passage du liquide salé qui coule sur leur couchette. Absolument rien d’inquiétant, par ailleurs puisque nous n’embarquons qu’une dizaine de litres par jour vite évacués par un épongeage quotidien.

Le vent réel est à présent de force 6 . Nous sommes au près serré tentant de faire route au nord-nord-est. Les heures passent au ralenti dans l’inconfort du voilier à la gite. Nos repas se prennent dans des bols à soupe pour éviter de tout renverser et les menus sont très simples pour faciliter la cuisine. Heureusement nous bénéficions de pain frais confectionné tous les matins  par Jan sous les auspices de Véronique . Avoir la chance de disposer d’une telle denrée en haute mer est vraiment très agréable et fait un peu oublier les très dures conditions.