Nous devons reprendre l’avion le trente et un janvier.
Pas de chance, une grève générale va nous bloquer au sol. Nous contactons la compagnie qui reporte le vol d’un jour et c’est finalement le premier février que nous débarquons en Martinique.
Nous avons tant dé-bronzé que le chauffeur de taxi nous accueille comme deux profanes. Nous mettrons quelques jours pour nous réhabituer à la chaleur et aux moustiques, ravis de  notre retour à bord après deux mois de carence.
Mis à part  les cafards, qui ont profité de ces deux mois d’absence   pour coloniser le maximum d’espaces difficiles à atteindre, le voilier va bien. Nous l’aspergeons copieusement d’insecticides divers. Les employés de la marina en ont pris soin et l’amarrage est tel que nous l’avions laissé.
C’est un nouveau voyage qui commence pour nous. En effet, nous sommes seuls Véronique et moi. La suite de l’aventure se vivra à deux et nous avons un gros moment de cafard car nous prenons également conscience que nous entamons la dernière partie de ce grand voyage. Tout a une fin mais c’est la première fois que nous sommes confrontés à la réalité des semaines et mois qui ont défilé nous conduisant à un peu moins de deux cents jours de notre retour définitif vers la Belgique.

Malheureusement nous apprenons également une très mauvaise nouvelle.

Quelques jours avant notre départ, fin novembre, nous avions lié amitié avec un marin de plus de quatre vingts ans préparant son voilier pour retourner au Vénézuela. Il y vit à bord depuis de nombreuses années mais était revenu en Martinique pour infirmer un diagnostic de cancer du poumon . Il est ravi de ne pas être malade car il a vraiment cru mourir de cette pénible maladie alors qu’il n’était atteint que d’une forte infection pulmonaire à présent totalement guérie.
Il a effectué seul les trois jours de navigation jusque ici. Nous bavardons ensemble et échangeons sur les joies et les peines de la vie de voyageur en voilier. Il avait prévu de repartir courant du mois de janvier passé.

Il est retourné comme prévu fin janvier vers le sud. Il ne pouvait deviner qu’il y vivrait  ses derniers instants en une fin tragique et un peu scandaleuse.

En effet, il est au mouillage devant une plage du Vénézuela lorsque la chaine de sa nouvelle ancre casse. Le voilier dérive vers le sable et les rochers qui dessinent cette belle plage. Il tente de démarrer son moteur mais son démarreur fraîchement réparé refuse de fonctionner. Il assiste alors sans pourvoir réagir à l’échouement du navire sur la plage et à la destruction de celui-ci par les coups générés par les vagues qui le drossent sur les rochers. Pour son malheur les garde-côtes débarquent. Pas de chance ce sont des ripous qui vont jusqu’à lui voler le peu d’argent que contient encore son porte feuille après plusieurs semaines de remise en état de son sloop en Martinique. Quelques instants plus tard il s’écroule et se meurt d’une crise cardiaque en terre étrangère. Nous sommes atterrés !                         

Nous restons plusieurs jours encore sur place pour avitailler et nous débarrasser des nuisibles. Dans deux semaines un ami débarquera avec son épouse pour vivre une dizaine de jours en notre compagnie. Ensuite ce sera le tour de mon frère qui nous rendra visite début mars.

      Au près serré en compagnie de Jean-Yves, nous explosons la trinquette dans la brise. Avec deux ris dans la grand voile le sloop s’arrête presque tandis que nous affalons à toute vitesse avant d’aggraver les dégâts. En une dizaine de minutes  nous parvenons à ré-envoyer de la toile et remettons en route. Nous sommes à deux heures de la capitale et décidons d’y faire escale afin de réparer notre voile de brise. Elle est déchirée le long des coutures. Ces dernières ont trop souffert des ultras violets.
Nous ne trouvons pas de couturier capable de la réparer ici à Fort de France aussi Véronique et Jean-Yves partent-ils en expédition pour la déposer chez un voilier qui officie au Marin.

Pour s’y rendre ils utilisent les taxis collectifs, seul moyen de transport abordable ici. La distance à parcourir n’est que d’une petite trentaine de kilomètres, malheureusement les routes sont mauvaises et embouteillées. La vitesse moyenne s’en ressent et ils mettent une heure à arriver chez le réparateur convoité. Ils y déposent notre voile et après un rafraichissement bien mérité entament le trajet de retour. Il est dix-sept heures trente. Ils attendent en vain depuis plus de quarante cinq minutes le passage éventuel de l’un de ces moyens de transport collectif lorsqu’une voiture particulière s’arrête. Le conducteur les invite à grimper à bord. Son véhicule, d’une vingtaine d’année marque déjà bien son âge. Son chauffeur se présente sous le surnom de Schumaker. Ces amis lui ont attribué ce titre en l’honneur des ses performances routières. Il roule en effet très vite mais beaucoup plus mal que le champion de formule un éponyme.

De plus il parle sans arrêt en créole  aussi vite qu’il conduit. Mon équipage a très peur pour sa vie mais n’ose évidemment rien objecter car le pilote fait preuve par ailleurs d’énormément de gentillesse.

Véronique est très soulagée de reconnaître les abords de Fort de France. La compétition automobile sur routes ouvertes se termine. Dans un ultime crissement de pneus la pseudo voiture de course dérape et finit sa course sur le trottoir. Mon équipage en descend soulagé mais très remonté contre moi. En effet, l’idée de se rendre au Marin en voiture est mienne. Véronique voulait que nous y allions avec le voilier. Je lui avais objecté à tort que ce serait beaucoup plus simple en taxico.

Ils me rejoignent donc à bord en fin d’après-midi et sont de fort méchante humeur. Je me fais tout petit tout en préparant un gros remontant.

Jean-Yves est curieux de tout. Il est très agréable d’avoir un tel invité à bord car non seulement tout ce que nous lui montrons l’intéresse mais en plus quel que soit le bon ou mauvais plan que nous lui proposions il est enthousiaste et affiche un grand sourire.
Par contre il me fait peur. En effet, en navigation ses yeux veulent tout voir et ses mains tout photographier. Or sur un navire tel que le nôtre il est primordial de bien se tenir. Lui,  Non seulement il ne se tient pas mais en plus il se déplace de gauche à droite en permanence. Je me demande si je ne devrais pas aller acheter du plâtre en prévention car je pressens qu’il va en avoir besoin. A tout bouts de champs nous devons le ramener à la raison; «  Tiens toi ! Prends garde ! Lâche cette caméra ! Plus tard la photo! » Heureusement pour lui, il a la chance des débutants et rien ne se produit malgré que le numéro d’appel de l’ambulance soit déjà en mémoire dans mon portable. Si nous devions agir comme il le fait nous aurions la jambe cassée ou serions tombés à l’eau depuis longtemps. Pas lui!

Une fois de plus nous profitons pleinement de cette visite d’autant que nous retournons en compagnie de notre hôte dans des lieux déjà rencontrés ce qui nous y permet à chaque fois d’y effectuer des nouvelles découvertes. Saint Pierre et ses rhumeries, Fort de France et ses ruines, le rocher du diamant et son histoire, la mangrove, les trois îlets et bien d’autres sites remarquable de cette magnifique île.

Mais le jour du départ pointe pour lui le bout de son nez et nous l’aidons tristement à embarquer dans le taxi qui le reconduira vers son avion bleu. Ce moment signifie beaucoup pour nous aussi  puisqu’il marque le début officiel de notre trajet de retour.