Nous avons décidé de faire route en cabotant d’île en île . Nous mouillerons à la nuit tombée et repartirons à l’aube. Il est important de quitter le mouillage le plus rapidement possible car en agissant de la sorte nous n’effectuerons pas les formalités d’entrée et de sortie des deux états qui couvrent le trajet de notre petit périple. Or, nous risquons une amende si nous sommes repérés à ce petit jeu. Ce faisant, trois journées de navigations seront nécessaires pour parcourir les cent quatre vingts milles qui nous séparent de notre camp de base : La Martinique.

Le long des côtes de Saint-Vincent et les Grenadines nous assistons un triste spectacle : La chasse aux dauphins. Des yoles de pêche de six mètres de longueur sont équipées d’un canon à ressort sur lequel vient buter un très gros harpon relié à l’embarcation par un bout. Équipée d’un très gros moteur, les bateaux n’ont aucun mal à prendre de vitesse les groupes de dauphins croisant  aux alentours pour se nourrir ou batifoler. Un fois au milieu d’un famille la suite est un jeu d’enfants. Il suffit de bien savoir viser.

Sur la carte de certains restaurants des Antilles un plat pas très cher y figure. Le ‘ Sea Food’. Ce met est du dauphin. Les touriste occidentaux  ne le savent évidemment pas car on ne mange pas ce mammifère dans nos pays. Mais ici les protéines de cet animal sont d’autant bienvenues que les réserves halieutiques diminuent dangereusement. La sur-pêche et la pollution due à la culture de bananes en sont les principaux responsables. Mais aussi notre mode de consommation qui génère une pollution mondialisée.

Nous arrivons tranquillement à Sainte Lucie ou nous passerons notre dernière nuit avant notre arrivée au Marin. Nous y assistons à un phénomène qui prend ici une certaine ampleur : un catamaran américain est remorqué par plusieurs embarcations locales. Nous constatons que la chaine d’ancre pend misérablement. Visiblement elle a été coupée et le voilier est parti à la dérive vers la haute mer. Il s’agit en fait d’une escroquerie toute locale. Les propriétaires explorent probablement la région et ont imprudemment laissé leur navire seul. Des malfrats locaux ont découvert l’aubaine. Ils viennent alors discrètement couper la chaine d’ancre et attendent en embuscade. Lorsque le voilier est suffisamment loin en mer ils se rassemblent à quelques barques et partent le récupérer. Ils le remorquent et l’amarrent alors à un corps mort et patientent le temps que les légitimes propriétaires reviennent.

Certains locaux sont en effet convaincus, à torts,  que les règlements internationaux prévoient qu’un navire sans équipage appartient à celui qui le retrouve. Ils ont un peu forcé la main de la  rupture de la chaine d’ancre en la coupant eux-même mais peu importe, nous sommes ici dans le domaine de la prédation, ce genre de détail n’est pas très important.

Les propriétaires étonnés de ne pas retrouver leur bien à sa place, se voient contraints de négocier pour tenter de le récupérer. Ils ont la loi pour eux mais ici la loi ne s’applique pas. En finalité ils seront obligés soit de remonter à bord en force avec tous les risques que cela implique, soit de payer plus de dix milles euro pour récupérer leur voilier. Les escrocs sévissent partout. Également sous le soleil des Antilles.

Il est inutile que nous nous en mêlions, nous ne pouvons qu’assister impuissants au drame qui se joue. Cela dit il est incompréhensible, dans notre chef, de laisser un bateau seul au mouillage surtout si sa valeur dépasse parfois le million d’euros ce qui est courant pour ceux navigant sous pavillon américain.

Début octobre nous accomplissons les formalités pour nous ré-enregistrer au port du Marin. La population est bien soulagée, ici, de ne pas avoir eu à faire face à un cyclone et l’ambiance est souriante comme d’habitude. Après avoir vécu deux mois loin de notre base arrière Fleur de Lys a besoin d’un peu de maintenance que nous allons effectuer en profitant du confort de la marina éponyme.

Nous nettoyons impeccablement tout ce qui peut l’être et simonisons les gel-coat afin de le protéger des UV. Nous vérifions également le gréement et les drosses de barres. En quelques jours nous sommes fin prêts pour entamer des nouvelles aventures.

Elle débuteront pas une courte navigation vers les Anses d’Arlet que nous sommes impatients de revoir. Nous nous y ancrons quelques heures plus tard et avons la joie d’y nager et d’y profiter des eaux limpides profondes de vingt à trente mètres sous la coque. Depuis quelques semaines Christophe et moi nous entrainons à la plongée en apnée. Il est capable de rester une vingtaine de seconde à plus de vingt cinq mètres tandis que j’atteins difficilement la profondeur de quinze mètres. Nous avons une belle complicité et adorons pratiquer cette activité dans cette anse car beaucoup de plongeurs avec bouteilles n’y descendent pas plus bas que nous.  Nous les rejoignons dans les abysses toutes relatives et adorons observer leur réaction lorsque nous passons dans leur champ de vision et qu’ils s’aperçoivent que nous sommes en apnée.

Un jour nous observons tout un groupe à vingt cinq mètres accompagné d’un moniteur qui les entraine à avoir les bonnes réaction si un plongeur est victime d’un malaise. Je ne peux descendre si bas mais Christophe lui en est capable. Aussi je l’envoie faire un petit coucou aux plongeurs. Il descend et s’approche du moniteur mais lorsque que ce dernier le voit il prend un air étonné, fait un malaise et en perd son détendeur. Christophe remonte en catastrophe et paniqué. Il est mort, c’est de  ma faute ? Je le rassure. Mais non, regarde c’est le moniteur !  Il simule un malaise exprès pour observer comment se comportent ses élèves dans cette situation.

Mon fils a eu très peur et est très heureux du dénouement. Il croyait vraiment être responsable d’un accident de plongée . Il n’acceptera plus jamais de jouer ce jeu.

L’apnée est réellement une activité très agréable à pratiquer dans ces eaux chaudes des Antilles. Nous sommes plongeurs avec bouteilles depuis plus de dix ans mais la plongée libre est nouvelle pour nous. Elle doit absolument se pratiquer à deux afin que lorsque l’un plonge l’autre  surveille depuis la surface prêt à le secourir en cas de besoin. L’accident classique est la perte de connaissance durant les derniers mètres de remontée qui implique la mort par noyade si l’équiper n’est pas présent pour tenir la tête de l’inconscient hors de l’eau jusqu’à ce qu’il reprenne connaissance.

Aux anses il est également très agréable de se promener sur la plage. Elle mesure une dizaine de mètres de largeur et est bordée de petites villas. La plupart d’entre elles sont habitées par des pêcheurs locaux en activité ou à la retraite. Quelques unes sont vouées à la location.

L’estran ne mesure que quelques dizaines de centimètres car les marées sont presque inexistantes dans cette région de l’atlantique. Il n’y a donc pas de laisse de mer ce qui explique la beauté du sable blanc peu mélangé de débris. La promenade sur cette plage est agrémentée par les jeux des enfants des vacanciers qui viennent en Martinique rechercher la chaleur et le soleil durant notre saison d’hiver en Europe du nord. Les nouveaux arrivés sont rouges écarlates tandis que ceux sur le départ sont noirs brûlés.

Quelques jours plus tard nous partons pour la ville de Fort de France accueillir notre amie Marianne que nous n’avons plus vue depuis un an lors de sa visite à bord de notre voilier dans les Canaries. Nous regardons son Boeing 747 bleu d’air Caraïbe survoler la colline à quelques kilomètres au sud. Nous sommes amarrés le long d’un ponton inoccupé dans le port qui aurait du servir de  lieu d’amarrage aux ferrys inter îles qui ne viendront malheureusement jamais jusqu’ici.
Dans quelques minutes elle atterrira. Nous sommes ravis de la recevoir de-nouveau à bord. Elle partagera nos aventures une grosse semaine durant.  Au cours d’un grand voyage les visites des amis et amies permettent non seulement de recevoir des nouvelles de vive voix, mais aussi d’améliorer notre ordinaire de quelques produits de notre pays introuvables ici. Marianne apporte également quelques centaines de pages de cours pour que Christophe puisse terminer le programme qui lui permettra d’être capable de passer les examens de fin d’humanité dans quelques mois, entre février et juin. Elle est arrivée très chargée de paquets divers et nous ouvrons ses trésors comme des gosses sous l’arbre de noël. Nous lui ferons parcourir la Martinique en voilier et en bus. Pour la première fois depuis que nous sommes arrivés nous prenons conscience que nous ne sommes plus totalement des étrangers sur cette île. Nous y avons vécu déjà plusieurs mois et commençons à la connaître quelque peu. Elle reprend l’avion début novembre. Nous assistons au décollage avec tristesse. Son avion repart vers la Belgique. Nostalgie et sentiments partagés !

Nous avons pris une grand décision. Christophe devant rentrer en avion en décembre pour terminer sa préparation au jury central et présenter les examens, nous décidons de l’accompagner et de rester deux mois en Europe. Nous confions donc Fleur de Lys à la marina du Marin où il patientera entre quatre amarres en décembre et janvier. Nous reviendrons le lundi premier février.

C’est notre premier retour chez nous depuis dix huit mois. Après avoir débarqué de l’avion et trouvé notre chemin dans le labyrinthe qui permet de se rendre de l’aéroport à station de train, nous nous retrouvons à attendre le TGV dans le froid de la gare de Paris Nord.
Les gens sont pressés et nous bousculent de tous les côtés tandis que nous avançons calmement vers le quai de départ. Nous avons deux heures d’attente. Nous observons nos compatriotes … ils ne nous ressemblent plus. Ils sont blancs alors que ces presque deux années sous les tropiques nous ont sérieusement bronzés en profondeur. Ils sont en stress permanent alors que nous sommes très calmes et prenons le temps. Ils ne sourient pas alors que nous avons le sourire aux lèvres depuis plusieurs mois.

La réadaptation va être difficile.

Nous arrivons chez nous et profitons de la joie des retrouvailles avec Sandra, notre fille. Le soir même nous partons magasiner dans une grande surface. A l’approche de Noël la profusion de produits de toutes sortes et de qualité nous rend presque hilare. Les couleurs, les odeurs, les formes … Nous avions oublié cet aspect de notre vie dans une société riche.

Nous sommes heureux d’avoir pris la décision d’ accompagner Christophe plutôt que de l’avoir laissé rentrer  et devoir se débrouiller seul pour organiser sa nouvelle vie. Il n’a que dix sept ans et a encore besoin de papa et maman.