Nous profitons d’être ensemble pour organiser une plongée autour du groupe des fameux rochers prometteurs. Nous serons quatre couples de plongeurs répartis dans trois annexes pour y rejoindre un petit renfoncement et nous y amarrer. C’est alors que nous manœuvrons pour embarquer tout monde à bord de Wakamé que nous passons à un cheveu de la catastrophe. Nous sommes six à bord d’un seul dinghie lorsque arrive le second piloté par une des plongeuse. Elle en perd malheureusement le contrôle à pleine vitesse et nous fonce dessus. Je comprends immédiatement que cela va être gravissime. Nous sommes coincés sur l’annexe entre les deux flotteurs du catamaran et ne pouvons donc même pas nous laisser couler dans l’eau. Elle arrive sur nous, moteur à plein régime, c’est la fin. A la dernière seconde elle parvient dans un geste désespéré à faire demi tour,mais ce n’est que pour mieux revenir encore plus vite. J’imagine les morts et les blessés ici, à des heures de tout secours… Heureusement, juste avant de nous percuter,cette fois encore, elle parvient à refaire demi tour et enfin elle comprend qu’elle inverse les gaz. Quand elle croit les diminuer elle les met à fond, et l’inverse. Le drame n’aura pas lieu et après une copieuse engueulade causée par notre stress nous rions de l’accident évité de justesse. Ouf !

Je plonge avec mon équipière favorite, Véronique. C’est le ravissement. Ici les fonds sont vierges et magnifiques. Explosion et exubérance de la vie sous-marine. Coraux, éponges, algues, poissons, tortures marines et requins. Toute la faune et la flore sont au rendez-vous. Sous l’eau la visibilité dépasse les trente mètres et durant une petite heure nous profitons du spectacle magnifique des fonds marins en Atlantique. La nature est ici aussi belle qu’en Égypte. Une fois tous ensemble pour le débriefing l’enthousiasme est général et nous projetons une nouvelle plongée demain.    La nuit tombe, je m’endors doucement bercé par la petite houle qui entre malgré tout dans notre baie. Vers deux heures du matin le réveil est très douloureux. Jamais de ma vie je n’ai ressenti une  douleur aussi vive. Je comprends tout de suite qu’elle est causée par une pierre aux reins. Chaque seconde qui passe semble durer une éternité. Je me rue sur les antis-douleur sans même réussir à atténuer celle-ci. Inutile de réveiller Véronique car à cette heure de la nuit  elle ne pourra rien faire pour moi. La navigation pour sortir de la baie où nous sommes est trop dangereuse sans visibilité.  Il faut attendre le jour pour lever l’ancre et nous diriger vers l’hôpital le plus proche qui se trouve à quatre heures d’ici. Chaque seconde semble une éternité . J’arrive à avoir un instant de répit en mettant sur mes reins une compresse brulante. Toutes les minutes j’accomplis ce geste.

A l’aube je secoue Véronique un peu ébahie par tant d’impatience. Heureusement elle ne met pas longtemps à comprendre l’urgence de la situation et tandis que je me réfugie sur ma couchette elle réveille Christophe et appareille le plus vite possible.

Enfin nous faisons route. Je me tords de douleur dans ma bannette mais suis un peu encouragé par la perspective de recevoir des soins dans quelques heures. Véronique prévient par radio  la marina afin qu’un taxi m’y attende pour me conduire à l’hôpital. Elle s’y amarre fièrement sous les yeux ébahis des locaux qui n ‘ont pas souvent l’occasion d’assister à une aussi belle manœuvre effectuée par une jolie brune sur un joli voilier. Pour ma part, une fois le moteur arrêté je me rue dans le taxi sans demander mon reste et lui demande de mettre pied au plancher vers la terre promise, la clinique locale. Au passage il m’a fallu choisir la destination : ‘Hôpital publique gratuit mais où je devrai subir plusieurs longues heures d’attente avant d’être présenté à un médecin ou hôpital privé dont la file d’attente sera réduite mais la facture certainement beaucoup plus chère ? La douleur intense me fait donner l’ordre au taxi de foncer ventre à terre vers le privé.

En un quart d’heure nous y arrivons et j’y suis reçu immédiatement par un médecin. La douleur  est trop intense et la morphine n’agissant pas, il me propose de m’hospitaliser afin de m’assommer avec des drogues encore plus efficaces ce que j’accepte immédiatement. Une fois la chambre prête on m’allonge sur le lit, me met une voie intraveineuse  et enfin, avec un grand sourire, l’infirmière m’injecte le produit salvateur. Je suis à présent dans les nuages, je vole et ne souffre plus.

Pour aider cette pierre à franchir le canal ou elle s’est bloquée je suis copieusement réhydraté par baxter ce qui pour résultat de me faire courir vers la salle de bain toutes les cinq minutes pour uriner. Durant la nuit, à chacune de mes visites, j’ai l’obligation d’assister aux centaines de cafards surpris par la lumières de l’insomniaque qui se dispersent et font sauve-qui-peut en direction des interstices entre les murs et le plancher.

La soirée et la nuit me voient me lever sans que la pierre responsable de ma douleur,la coquine, ne se trouve piégée par le filtre mis en place par le service médical. Néanmoins le lendemain matin, n’ayant plus mal, le docteur me propose de retourner sur le voilier et d’y surveiller le passage de cette fameuse pierre. Je retourne donc à bord . Je n’aurai plus de douleurs mais appliquant avec sérieux les recommandations du corps médical, la responsable se trouvera finalement piégée une quinzaine de jours plus tard dans le récipient ad-hoc. Depuis je bois plusieurs litres d’eau par jour pour éviter de revivre cette situation.

Septembre défile lentement en navigations locales, repas à bord des voiliers amis, visites en tous genres, séjours à la marina et orgies de mangues au prix imbattable d’un euro les vingt … Nous surveillons l’évolution des conditions météorologiques tous les matins et tous les soirs par internet et admirons de loin les cyclones hebdomadaires se déplaçant sur l’Atlantique lorsque l’un d’eux attire notre attention : il se dirige droit sur nous. Nous décidons de ne pas rester dans la marina car celle-ci, bordée de constructions, est trop exposée aux objets volants éventuels. Nous partons donc nous abriter dans ce que l’on appelle un « trou à cyclones ». C’est une baie, de préférence de faible profondeur et bordée de buissons épais, ne s’ouvrant à la mer que d’un seul côté protégé par une barrière de corail qui empêche la houle cyclonique d’entrer . Cette houle cyclonique qui ne manquera pas de se former lors de l’approche du phénomène est très destructrice par le fait qu’elle va nous faire tirer inlassablement sur nos ancres. A la longue celles-ci risquent de déraper voir de rompre ce qui nous entrainerait inexorablement vers les rochers et donc à la perte de notre navire. Une vingtaine de voiliers et deux yachts à moteur y sont déjà ancrés. Nous choisissons très soigneusement la position où nous mouillons car une fois que le vent se lèvera nous ne pourrons plus en bouger. La baie est très jolie et totalement isolée d’habitations ce qui nous met à l’abri de projectiles lorsque la tempête sera là. Nous sommes prêts et n’avons plus rien d’autre à accomplir qu’à attendre. Nous tuons le temps en visitant le refuge à l’aide de notre annexe et rendons visite aux voisins.

Tous les matins nous observons que les parents de trois des voiliers présents envoient leurs enfants à l’école en dinghies,parcourant une dizaine de kilomètres par des chenaux pour ce faire. Ce sont des voyageurs arrivés il y a plusieurs années qui ont stoppé là leur périple et se sédentarisent. Cela a un côté un peu pathétique car leurs voiliers sont de moins en moins en état de naviguer et ressemblent à une charrette sur laquelle on aurait entassé un épouvantable fatras. C’est un peu à la décadence du voyageur égaré que nous assistons. Par chance nous captons une connexion internet qui nous permet de surveiller l’évolution de la situation plusieurs fois par jour. Il n’est par contre pas très agréable de vivre dans l’angoisse d’une possible catastrophe et je ne parviens pas à penser à autre chose.

Après quelques jours, le phénomène météorologique ayant la bonne idée de faire route au nord, nous remontons la pioche pour nous rendre au mouillage de Saint-Georges. Nous y resterons encore quelques temps avant de constater qu’il  n’y a plus de tempêtes tropicales quittant l’Afrique. La saison est terminée, nous pouvons en toute sécurité remonter vers la Martinique dès que nous le voulons. Fin septembre approchant et notre amie Marianne venant nous rejoindre fin octobre, nous décidons de retourner à notre camp de base.

Nous profitons une dernière fois de nos amis du voilier Wakamé. Nous ne les verrons plus car ils partent bientôt pour la Colombie ayant le projet de passer Panama pour se rendre en Polynésie,ce qu’ils effectuerons avec succès.

En fin d’après-midi nous levons les voiles en direction du nord. Nous passons lentement le long du navire de nos amis, eux et nous  au garde à vous sur le pont. Les larmes coulent doucement. La douleur est très  profonde et sincère. La vie du voyageur est faite de belles rencontres, d’intimité et malheureusement de séparation. .

Qu’est il préférable ? Quitter des gens que l’on a appris à aimer ou n’avoir jamais fait de rencontre afin de ne pas connaître la douleur ?

*** La nuit tombe. Nous profitons de la mer relativement calme . Il reste une vingtaine d’heures avant le baston. Le vent est retombé et ne porte plus complètement le gréement ce qui génère de nouveau beaucoup de bruits insolites et parfois inquiétants des voiles qui battent dans le vide lorsque Fleur de Lys, après avoir été couché par une vague se redresse. Je suis partagé entre l’excitation et la crainte. Durant cette journée j’ai minutieusement vérifié tout ce qui peut l’être sur le navire. De la commande du gouvernail aux haubans du mât en passant par les pompes permettant d’étaler une voie d’eau, tout est en ordre. Nous avons répété plusieurs procédures d’urgence et chacun connaît sa tache et ses responsabilités en cas d’abandon du navire.

Cela dit, l’équipage est serein et  si je me passerais bien volontiers de vivre une telle expérience je suis aussi très excité à son approche car la curiosité est très forte. Même si nous ne les voyons pas, il est certain que d’autres voiliers doivent se trouver dans le même système météo que nous. Il serait amusant de repérer l’un d’eaux, aussi j’analyse attentivement l’image radar. Personne !

Si Eole continue à dormir comme il le fait nous allons être obligés d’appuyer notre marche au moteur pour éviter de rouler et tanguer comme un bouchon abandonné. Il n’y a par contre aucun doute possible sur l’ampleur du phénomène qui nous rattrape. Nous pourrions être trompés par les calmes qui nous entourent mais pas par l’ampleur de la houle qui grossit d’heures en heures. Bien qu’il soit difficile la nuit d’évaluer leur hauteur, les vagues doivent atteindre plus de quatre mètres à présent. Nous croisons beaucoup de physalies, méduses de couleur violette et venimeuses dont une voile gonflée dépasse de la surface ce qui la rend capable de naviguer contre le vent. J’en dénombre presque une toute les trente secondes qui vient caresser notre coque. J’essaye de ne pas me projeter à la nuit prochaine, celle de tous les dangers.