Nous entrons dans la baie de Saint-Georges, à Grenade. Une trentaine de voiliers y sont déjà ancrés. Comme nous ils viennent s’y abriter des cyclones éventuels. Nous sommes mi-aout et la saison bat son plein, à  présent. Une fois par semaine nous assistons à la formation d’un de ces phénomènes sur le continent africain et ensuite à sa traversée de l’atlantique. Heureusement, jusqu’à présent ils changent tous de trajectoire juste avant d’atteindre les Antilles et vont se perdre en mer vers le Nord.

Le pays est très accueillant, les formalités d’entrées sont expédiées en un clin d’œil et pour une sommes dérisoire. Visiblement nous sommes les bienvenus. Grenade est une île anciennement sous domination Britannique qui a été envahie par les États-Unis sous un prétexte fallacieux peu après qu’elle aie accédé à son indépendance  La politique très sociale qui y était menée ne plaisait pas … Les soldats américains sont repartis depuis longtemps non sans y légitimer un gouvernement qui correspond à leur propres opinions  mais le pays reprend petit à petit une indépendance politique. La population antillaise y parle anglais et un patois local.

Nous devrions habiter cette région jusque mi-octobre pour autant qu’une tempête tropicale ne nous en déloge pas. Notre plan de bataille prévoit que nous restions pas plus de quelques jours au même mouillage et que nous allions tous les quinze jours passer une nuit en marina y refaire les pleins d’eau, effectuer notre lessive, ré-avitailler et laver le voilier. Nous nous installons au mouillage de St Georges, à dix minutes en annexe du ponton de débarquement se trouvant juste devant la capitale.En plein centre ville. Toutes les nationalités sont ici à l’ancre. Des Français, des Belges, des Anglais, des Néerlandais, des Finlandais etc… Chacun vaque à ses occupations … nous recevons quelques visites et papillonnons d’un voilier à l’autre pour lier des liens. Nous retrouvons avec plaisir le sloop belge Pauwke dont j’ai parlé plus haut. Bob y est en pleine forme et nous initie aux coutumes des environs. Il nous donne également les bons et les mauvais plans.  Nous profitons volontiers de ses connaissances dues à sa présence de plusieurs années dans les Antilles.

L’exploration commence par des visites de sites remarquables. Ils sont nombreux.
De sources chaudes en soufrières en passant par la forêt tropicale nous n’aurons pas le temps de nous ennuyer. Sans compter que les fonds marins sont encore en partie préservés et nous réservent de belles surprises. Comme le service de bus est inexistant les habitants se déplacent en taxis collectifs. Ce sont presque tous des camionnettes Toyota capables d’emporter sept personnes mais souvent surchargées de huit occupants supplémentaires. Les uns sur les genoux des autres nous profitons de ce moyen de transport très efficace et peu onéreux puisque un trajet d’une dizaine de kilomètres ne coute que près d’un euro par personne.

Partout nous ne rencontrons qu’une population aimable et désireuse de ne pas entacher la réputation de leur beau pays. Ce dernier est pauvre mais sans misère excessive comme c’était malheureusement le cas à Sainte Lucie. Il n’y a pas les problèmes d’alcool et de drogue qu’il y avait là bas et la police est peu présente et bon enfant. Nous voyons que la violence est très peu fréquente. Nous entendons à la radio que l’on félicite chaleureusement les habitants du déroulement d’une grande fête locale qui n’a engendré aucun incident.

Une autre caractéristique locale est de ne ni arnaquer ni voler les touristes. Nous payons partout les même prix que les locaux et il serait très mal vu par les autres habitants de molester quelqu’un ici. En fait nous sommes considéré comme les autochtones, et n’avons ni plus ni moins de droits que la population. C’est très agréable et cela s’explique en grand partie par une politique volontaire d’accueil mais aussi par le fait que les voiliers charters sont absents de cette île car trop éloignée des bases de locations. Les habitants ne sont donc pas submergés de  ‘ touristes à la semaines ‘ parfois mal élevés et se comportant souvent très maladroitement.

Nous achetons nos fruits et légumes dans la rue à des marchands ambulants. Une sac d’une dizaine de mangues ne coute qu’un euro. Les tomates sont à bon prix et le fruit de l’arbre à pain est pratiquement gratuit. Nous recherchons en vain du chocolat belge dont le sevrage nous est difficile. Dans les grandes surfaces, à part une myriade de sauces différentes, il n’y a que peu de choix dans les denrées. La viande y est surgelée et de très mauvaise qualité. Nous ne prendrons pas de poids .  La seule viande fraîche que nous trouvions est du poulet. En fait des ailes de poulet… Par contre les magasins nous octroient dix pour cent de remise sur notre simple réputation de grands voyageurs à la voile et apportent nos achats gratuitement jusqu’à notre annexe. De temps en temps nous sommes interpellés par un nécessiteux qui nous demande de lui acheter du savon et des protéines ; ce que nous faisons bien volontiers même si nous mêmes n’avons que très peu de moyens.

Nous nageons souvent car les températures sont très élevées, incommodantes de onze heures à seize heures. Fleur de Lys a la coque bleue ce qui est un gros désavantage par ce temps ensoleillé.  

Après quelques jours nous levons l’ancre pour nos rendre à Prickly bay, située à deux heures de voile d’ici. Nous pensions arriver dans une jolie rade bien calme. Une fois arrivés nous sommes contraints de tenter de nous faufiler dans ce qui ressemble à  un hlm pour voiliers américains. Ces équipages des usa  viennent en fait se réfugier ici durant la saison des tempêtes qui sévit en Floride. En novembre ils retourneront  vers les États-Unis pour y passer l’hiver. Nous constatons avec tristesse qu’ils ne se mélangent pas et vivent terrorisé de tout imprévu qui pourrait se produire. Nous nous sentons presque des intrus dans ce lieux et avons le plus grand mal à trouver une place où mouiller. Ces voiliers ne bougeront pas d’un pouce les deux mois que nous vivrons ici.

Une nuit dans cette baie suffit à nous convaincre de ne revenir que pour nous y protéger d’un éventuel coup de chien. Nous partons donc.

Nous naviguons vers l’extrême sud de Grenade. Il s’y trouve en effet un chantier naval qui a très bonne réputation et auquel nous allons demander si ils ne disposent pas de temps pour sortir de l’eau Ercolausa,  le sloop de nos amis   qui se trouvent à Trinidad pour le moment. Bien que balisée par les propriétaires du chantier, l’approche de la petite anse ou il est situé est difficile et très dangereuse; la mer y déferle et je n’ose imaginer ce qui se passerait en cas de gros temps.  Nous y jetons l’ancre parmi cinq autres navires et nous rendons à terre au bureau de l’entreprise. Les gens y sont charmants mais ils ne manquent pas de travail et nous annoncent qu’il n’est pas possible d’accéder à notre demande avant un gros mois, ce qui ne convient pas à nos collègues qui resteront donc à Trinidad pour y effectuer tous les travaux nécessaires à la maintenance de leur joli voilier. Nous partons en exploration et à cette occasion nous avons la réponse à une question que nous nous posions depuis notre arrivée dans les Caraïbes. Tous les jours, à la nuit tombante, commence un concert dont la musique ressemble à celle que produiraient un milliards de sauterelles en goguette.
Or nous avons interrogé la population Martiniquaise à ce sujet sans obtenir de réponse satisfaisante. Marchant les long d’un déversoir, nous entendons en plein jour le joli son inconnu. Curieux, nous approchons du bord pour constater que ce magnifique vacarme est joué par des myriades de minuscules grenouilles qui ne mesurent pas plus d’un centimètre du museau au bout de la queue qu’elles n’ont pas … Nous continuons notre promenade heureux d’être un tout petit peu moins ignorants.

Fleur de Lys ayant besoin d’être nettoyé nous nous rendons dans la marina de St Georges . C’est un endroit ultra moderne dirigé par un personnel local bien au fait de ce genre de travail. Nous y sommes amarrés le long d’un quai prévu pour accueillir les super yachts de plus de trente mètres. Notre sloop y paraît minuscule et bien vulnérable. Nous retrouvons avec grand plaisir le couple formant l’équipage d’un joli  voilier tout jaune rencontré aux Canaries.
A ma grande surprise, par des températures de plus de trente degrés, la skippeuse est en train de façonner un bonnet de grosse laine au tricot. J’ hallucine ? Non, ils sont grands parents pour la première fois et vont rendre visite à leur descendance dans quelques jours. Nous nous saluons chaleureusement. Comme je leur demande des nouvelles du chien qu’ils avaient à bord aux Canaries, j’apprends que ce n’était pas le leur. Le capitaine d’un bateau voisin, propriétaire de ce chien avait dû rentrer en France d’urgence pour des raisons médicales graves. Ils s’étaient gentiment proposé de servir de nounou jusqu’à son retour, sans se douter que ce troisième équipier devrait passer finalement  deux mois à bord.

Nous faisons la connaissance d’un catamaran belge ‘ Wakamé’. Ils sont six. Parents  accompagnés de leurs quatre enfants de sept à quinze ans. Ils se sont rendus propriétaires de ce voilier en Martinique afin de rejoindre la Polynésie, ayant le projet d’y revendre le navire et rentrer en Belgique . Ils se sont donnés deux années pour ce voyage.

Très vite nous nous lions d’amitié. Christophe donne quelques conseils informatiques à Daniel, le skipper, et devient finalement inséparable de l’équipage de Wakamé. Séparé de jeunes de son âge depuis plus d’un an, il est ravi de pouvoir renouer des relations autrement que par internet . Toute la journée il joue le rôle de frère aîné.

Nous profitons de ces quelques jours en marina pour repartir en exploration. Nous sommes invité à une marche locale. Nous laçons nos meilleures bottines de quinze lieues pour nous rendre au lieu de rendez-vous. Une association y organise cette activité tous les quinze jours afin de favoriser le sport à Grenade. Arrivant à bord d’un taxico nous constatons qu’une joyeuse bande de drilles est déjà présente. Si nous ne sommes pas dans le peloton de tête nous emprunterons des chemins battus par plusieurs centaines de marcheurs avant nous. Nous écoutons attentivement les consignes et nous inscrivons dans la section ‘ débutants’ puisque nous sommes ici pour la première fois.

Le responsable de l’organisation a le privilège d’accueillir chaleureusement les nouveaux mais aussi, celui nettement moins agréable de devoir boire une bière locale dans la chaussure d’un de ces novices. Dès l’heure de départ prévue atteinte, il profite  de la puissante sonorisation pour demander à ces  nouveaux de se faire connaître. Nous nous abstenons de nous dénoncer afin d’épargner nos bottines… Le départ est donné après les obligatoires discours des politiques. Après seulement vingt minutes de suivi minutieux du parcours balisé par des confettis,  nous constatons que nous revenons au point de départ. Déjà ? Eh oui, les débutants sont ici vraiment débutants. Nos glorieuses bottines de marche, embarquées depuis la Belgique ne serviront pas à grand chose, une fois de plus. Repassant par le bureau d’inscription nous y recevons un diplôme certifiant que nous avons perdu notre virginité de non- marcheurs. Pas chère payé cette initiation ! Nous retournons à bord pas du tout fatigués mais très amusés par cette locale expérience.