Skip to Content

Monthly Archives: octobre 2013

Le Grand Voyage de ” Fleur de Lys” 7ème partie

Par

Les jours passent doucement.

Nous découvrons la vie à bord d’un petit voilier en route pour une traversée de l’Atlantique.
Le sommeil tient une grande place dans ces circonstances car en plus du grand air, se faire secouer toute la journée et effectuer un grand nombre de manœuvres nous fatigue énormément.
De temps en temps, une absence totale de vent nous oblige à tout affaler pour éviter le battement des voiles sans vie sur le mât. Encore une manœuvre de plus. Puis, nous devons tout remonter dès que la situation initiale réapparait.

Parfois, nous voyons des oiseaux. De toutes sortes de très haute mer, ils viennent totalement infirmer la théorie qui dit qu’en fonction de leur espèce il est possible de savoir si nous approchons une terre. Au milieu de nulle part nous observons aussi bien des pailles en queue que des Fous. Ils se comptent sur le doigt de la main, mais ils sont présents.

Nous admirons également des baleines.
Un après midi, un couple vient jouer autour de Fleur de Lys. Le mâle mesure une dizaine de mètres et frôle régulièrement notre gouvernail. Je n’ose imaginer ce qui nous arriverait si nous avions affaire à un maladroit qui nous l’emporte dans son élan.
Elles doivent nous trouver à leur goût car elles nous tiennent compagnie jusque tard dans la nuit. Elles y nagent au milieu du plancton dans un éclair de lumière permanent. C’est beau, étrange, presque surnaturel que de deviner leurs formes éclairées par la  fluorescence de certains organismes marins.

Tous les quatre jours, à l’aurore,  nous plongeons la ligne de pêche. En une heure nous remontons une belle daurade  que nous cuisinons de différentes façons. Interdiction absolue à présent , de la manger en filets crus. En effet, la dernière fois Véronique a été tellement malade que nous avons eu peur pour sa vie.

Nous fabriquons notre eau potable par osmose inverse. Notre appareil est capable de nous offrir cinq litres d’eau pure par heure de fonctionnement. Mais c’est un procédé qui consomme de l’électricité en conséquence et est bruyant. Nous limitons donc son emploi à la stricte nécessité de la cuisine et de la boisson.

Nous produisons cette électricité grâce à un hydrolienne tractée à l’arrière du tableau arrière.
C’est une machine mixte fabriquée au Royaume-Uni. Elle peut se transformer en une éolienne performante en moins de deux minutes par un procédé très astucieux. Naviguant vent arrière, une hydrolienne est performante profitant de la vitesse du voilier dans les flots pour faire tourner une hélice reliée à un alternateur par un arbre en composite. L’éolienne, par contre, ne fonctionne pas au vent arrière puisque la puissance du vent qui vient l’alimenter se voir diminuée de la vitesse propre du navire qui navigue dans la même direction.

Les réserves d’eaux de Fleur de Lys sont de quatre cents litres dans les deux réservoirs. Ce précieux liquide, en principe potable également, est destiné à la cuisine, au dernier rinçage de la vaisselle et aux deux litres par jour et par personne qui nous sont alloués pour les ablutions. Nous nous lavons donc abondamment à l’eau de mer et utilisons notre part pour nous rincer ensuite.

Fleur de Lys trace sa route. Des millions de mètres cubes d’eau défilent sous notre quille. Notre sillon éphémère ne changera  rien à la faune qui y vit. Nous ne sommes que des passants. Le sentiment d’être totalement insignifiant est très présent. L’infini qui nous entoure remet Fleur de Lys à sa juste place : Une poussière sur l’océan. Les dauphins répondent présents plusieurs fois par jour. Nous nous demandons comment ils pratiquent pour se nourrir alors que ces fonds sont de abîmes. Les habitudes deviennent rituels. Les secondes, minutes et heures prennent leur temps. Les jours défilent lentement. Solitude. Solitude. J’essaye de na pas penser à notre fille, aux études en Belgique. A quelques heures d’avion pour les touristes, à des années lumières pour nous.

Je suis un peu déçu de ne pas avoir une ou deux journées de répit sans vent et sans mer qui nous permettraient de lire et de profiter confortablement de cette traversée. D’un autre point de vue nous progressons à raison de 130 milles marins par vingt quatre heures. L’arrivée se profile lentement mais surement à l’horizon.

Serge et moi avons dur. Je suis un peu marqué mentalement par le poids des décisions que je dois prendre en permanence afin d’anticiper les changements de vent et physiquement par les incessantes manœuvres qu’elles impliquent. Les conséquences en sont que je commence à être en dette de sommeil. Pas assez toutefois que pour me résoudre à laisser le voilier sans surveillance… Il a des difficultés à dormir et son état de fatigue commence à m’inquiéter . Un signe surtout me fait peur : il a déjà accepté deux fois que je le remplace pour son quart. Lambiner n’est pas du tout son genre, si il retourne dans sa cabine sans rechigner lorsque je lui propose cette solution alors que c’est son tour c’est qu’il est vraiment très mal. Il reste quelques jours de navigation. Les pires du point de vu de l’inconfort car la station météorologique annonce des vents forts et une mer dangereuse à l’approche de la Martinique.
Heureusement, Véronique et Christophe sont en pleine santé. Pour eux la transatlantique peut encore durer des semaines avant qu’ils ne soient au bout de leurs ressources. Tant mieux ! Il est évident que nous ne sommes pas tous fabriqués de la même façon. Ce qui touche les uns laisse totalement indifférent les autres. Mystères de la condition humaine.

Demain, nous arriverons demain. Je n’y crois même pas tellement il est merveilleux, pour des apprentis marins que nous sommes, de voir notre rêve d’effectuer une transat sur notre voilier se terminer avec fruit. Plus que jamais je vérifie tout. Je veux à tout prix ménager notre monture jusqu’au dernier moment et réduis encore un peu la toile pour la soulager. Malgré la fatigue et les douleurs physiques conséquences de la houle, je veux profiter pleinement des dernières heures. Je me pince pour être certain de ne pas rêver. Nous sommes à quelques heures de terminer notre première transatlantique.

Le 12 Janvier nous accostons un ponton dans la marina du Marin, en Martinique. Il est midi et personne n’a répondu à nos appels radios lancés pour annoncer notre présence. Véronique part en éclaireuse pour trouver la capitainerie.  J’avais envoyé un mail depuis Mindelo pour réserver une place ici, si possible. On m’avait gentiment répondu m’attendre pour le dix janvier. Arrivée dans le bureau du port, Véronique se voit engueulée car nous n’avons pas envoyé de mail pour signaler notre retard… Un mail! Je rêve ! Nous étions en haute mer, il n’y avait pas de wifi. Ben alors vous auriez pu employer votre GSM… La Martinique ! Ils sont envahi de touristes qui soit y louent un voilier depuis la métropole soit en possèdent un sur place qu’ils font naviguer trois mois par an durant notre saison d’hiver. Les employés de la marina n’ont absolument pas conscience qu’une centaine d’équipage ne vient pas par avion mais arrive par le mer après un voyage souvent pénible.
Les » grands voyageurs »sont noyés dans le troupeau. Le retour à terre est dur.

Nous sommes amarrés juste aux côtés de Baloo, voilier allemand rencontré à Madère. Comme le skipper n’y est pas présent nous prenons  de ces nouvelles auprès de notre voisin de droite. Douche froide…Il nous apprend que le sloop a été retrouvé vide par les sauveteurs locaux. A quelques milles des côtes, en arrivant de Mindelo  après vingt jours de mer, son skipper est tombé à l’eau et n’a pas été retrouvé. Nous sommes consternés. Deux jours plus tard la famille vient récupérer ses affaires et nous parler de lui. Ils nous laissent quelques objets utiles pour nous tandis que nous les aidons à démarrer le moteur afin de naviguer en direction du chantier naval qui se chargera de le vendre.

Nous sommes en Martinique. Une grande étape a été franchie au propre comme au figuré. Nous sommes en Janvier, nous devrons prendre la route du retour dans un an et trois mois. Nous pouvons donc profiter pleinement du climat, des paysages et de l’ambiance locale.

Le Grand voyage de ” “Fleur de Lys” 6 ème partie….la transat commence.

Par

Nous sommes le 24  décembre, dans quelques heures nous fêterons le réveillon de Noël.

Les Belges du voilier Ckool sont arrivés à Mindelo plusieurs jours avant nous. Ils espèrent partir pour les Caraïbes début janvier.  Nous décidons de faire le fête ensemble et partons à la recherche de nourriture festive. Pas facile du tout ici alors que les simples chocolats se trouvent sous clef dans les magasins comme produits de luxe.

Heureusement ils avaient du foie gras tandis qu’il nous restaient plusieurs bouteilles de champagne offertes par des amis à notre départ. Sur chaque bouteille le nom du donateur inscrit nous a permis d’envoyer un  grand merci accompagné de précisions sur l’endroit ou nous avions consommé le nectar.

Nous banquetons donc ensemble dans la joie et la bonne humeur.

Le vingt-cinq, c’est branle bas de combat à bord. Nous quitterons le Cap-Vert demain. Nous terminons donc les préparatifs et l’approvisionnement et tentons de convaincre nos compatriotes de partir sans tarder également . Mais ils préfèrent attendre le deux janvier, comme ils l’avaient décidé au départ. 

De plus, ils prévoient de nous appeler par téléphone satellite juste avant de partir afin de connaître nos premières impressions sur l’état de la mer lors d’une grande traversée.

Nous avitaillons Fleur de Lys en nourriture fraîche pour plus de trois semaines. En réalité nous avons également plus de deux mois de féculents et de conserves à bord. Juste au cas où.

Malheureusement on ne trouve pas à Mindelo de jambon sous vide ou autres charcuteries. Nous embarquons donc un maximum d’œufs, trois jours de viande fraiche et mettons nos espoirs sur la pêche pour ne pas devoir manger des pâtes au  lard durant trois semaines.

Nous effectuons également les pleins en fuel afin de pouvoir naviguer environ quatre jours juste au moteur si le vent venait à manquer. Nous nous amarrons au poste de carburant et commençons l’opération sous le regard de la pompiste. Comme nous terminons je lui tends ma carte de crédit…et la laisse tomber stupidement dans la mer avant qu’elle n’aie eu le temps de l’attraper. Je vois la panique dans ses yeux. Elle se demande comment je vais payer et surtout comment elle va faire pour ne pas se faire virer par son patron si je ne paie pas. Elle est vraiment effrayée, je le vois. Je tente de la rassurer : nous allons plonger et retrouver la visa. C’est Véronique qui s’y colle. En quelques minutes elle est équipée de tout le matériel de plongée autonome et dans un splash d’anthologie elle disparaît sous la surface des eaux opaques de la baie de Mindelo. Je ne suis pas très rassuré car l’an passé un plongeur a été tué par les requins au même endroit dans les mêmes circonstances. Dix minutes, vingt, Je m’inquiètes de plus en plus…trente, quarante. Elle remonte enfin …avec un horrible seau noir (que nous avons encore) qu’elle a trouvé. Je l’engueule un peu pour faire bonne mesure et elle y retourne . A mon immense soulagement elle refait surface quelques minutes plus tard avec la carte et une très belle gourmette en argent.  Perdue par un client, sans doute. La pompiste est très soulagée. Elle ne se fera pas remercier par son patron aujourd’hui. Elle se montrera ravie lorsque nous lui offrirons le bijoux. Nous pouvons retourner nous amarrer le long du quai qui nous est réservé. Fleur de Lys est prêt.

Le vingt-six décembre je donne l’ordre d’appareillage.
C’est une scène touchante que donne  celle de nos amis Françoise et Jean-Pierre, skippers de Ckool, qui viennent larguer nos amarres pour cette grande traversée de l’Atlantique. Comme le veut la tradition depuis de nombreuses années, les klaxons de la capitainerie meuglent pour marquer l’évènement que constitue ici chaque départ. Nous sommes émus. Jamais nous n’avons quitté la terre pour une si longue période. Trois semaines sont prévues.

Nous quittons Mindelo. Il y a quelques mois je n’avais qu’une vague idée de ce qui nous attend. Depuis, nous avons rencontré quelques marins ayant déjà fait ce périple en cette période et je devine que ce sera intense mais dur. Parcourir deux-mille-quatre-cents milles à la voile pour effectuer cette traversée est une épreuve qui peut s’avérer très difficile pour le bateau et pour certains équipiers. Nous sommes quatre. Véronique, Christophe, Serge et moi. Nous effectuerons les quarts à trois mais notre fils cassera le rythme en surveillant le voilier deux heures tous les après-midi.

En cette fin de matinée, nous levons la grand voile réduite au premier ris. Les alizés sont soutenus. De force cinq, ils devraient nous permettre d’avancer à près de cent-quarante milles par jour. Fleur de Lys est capable de croiser à plus de huit nœuds avec ce vent. Mais dans quelques heures nous serons évidemment hors d’atteinte de tout secours. Il n’est pas question de casser du matériel. J’ai donc décidé de sous-toiler notre sloop en permanence. Nous perdrons plus de deux nœuds, mais nous ménagerons énormément le matériel.

Les premières heures la houle est grosse mais pas encore énorme. En fait nous sommes encore protégés par l’archipel que constituent les iles du Cap-Vert. Je me dis que le voyage ne va pas être très confortable mais que nous ne serons pas si secoués que je ne le craignais.  Nous organisons la vie de ces vingt-et-un prochains jours. La nuit tombe. La première de cette traversée. Serge vient près de moi et me dis : « On y est,  nom d’un petit bonhomme ! ». Cela fait déjà un mois qu’il nous a rejoint pour cette Transat, et en effet, nous y sommes !

Nous y sommes vraiment car à présent que les Iles du Cap-Vert ne sont plus en vue nous recevons trois houles différentes. Une par l’arrière et deux par les côtés. Notre esquif avance à un peu plus de cinq nœuds. Toutes les sept secondes il est rattrapé par l’onde arrière. Dans le même temps il reçoit une grosse claque à droite puis à gauche, conséquences des vagues croisées. Le matériel est soumis à rude épreuve et je suis quand même un peu inquiet.  J’imagine un démâtage ici au beau milieu de… nulle part. J’ai une seconde très grosse inquiétude : nous n’avons qu’un seul pilote automatique. En effet, nous n’avons pas eu les moyens financiers de le doubler par un autre pilote électrique ou par un régulateur d’allure, mécanique. Or, je viens de barrer le voilier durant une heure, comme je le fais à chaque quart pour garder la main et j’ai bien du constater la difficulté de tenir une trajectoire correcte au vent arrière avec trois houles différentes.

Au pire du pire, si l’électronique vient à faillir, il sera évidemment possible de s’en passer mais ce sera extrêmement fatiguant et cela transformera assurément cette traversée en galère.

Finalement, l’ordre des quarts de trois heures, est le suivant : « Olivier,Serge,Véronique ». Je n’ai pas voulu imposer à un adolescent de quinze ans la responsabilité de la surveillance de Fleur de Lys alors que tous, nous dormons. Comme prévu dans nos projets, il nous remplacera deux heures les après-midis.

Chacun d’entre nous est responsable de son réveil. Il est bien entendu qu’il n’est absolument pas admissible de relayer l’équipier précédent avec retard. Avec la fatigue et le stress d’une grande traversée cela plomberait très rapidement l’ambiance à bord.

Serge me succède. J’ai de la chance. Après près de trois heures de quart de nuit, seul, je suis épuisé et ai vraiment envie d’aller dans ma bannette. Mais, un quart d’heure avant que ce ne soit son tour, à chaque fois, je distingue dans la nuit la loupiote de sa cabine qui s’éclaire. Il est réveillé et va me remplacer dans quelques minutes. J’en ressens une douce reconnaissance.

Alors, je descends doucement dans le carré pour nous faire deux expresso que nous boirons ensemble sous la voute étoilée. Ambiance incroyable de solitude totale. Nous ne sommes qu’à quelques centaines de kilomètres des côtes. Mais nous sommes totalement livré à nous-mêmes. C’est la particularité de la vie en haute mer.

L’air est à près de trente degrés tandis que la mer atteint vingt-sept degrés. Il fait donc chaud. Nous avons un taud pour nous protéger du soleil que nous déployons au dessus du cockpit durant toute la journée. Nous l’enlevons la nuit pour profiter des étoiles. C’est magnifique ! Un peu inquiétant aussi.

Le second jour nous sommes dépassés par un gros catamaran toutes voiles dehors. Nous conversons quelques minutes à la radio. Son équipage, outre le skipper se compose entre autre d’un couple de bateau-stoppeurs Suisses dont nous avions fait connaissance aux Canaries.

Ils vont facilement trois nœuds plus vite que nous et sont bien secoués.

Quelques heures plus tard, incroyable ! Un petit voilier conçu au départ pour la course, un Pogo de huit mètres cinquante, nous dépasse également.

Son jeune équipage composé d’un frère et de sa sœur nous appelle sur la VHF. Ils souffrent un peu de solitude. Nous échangeons nos premières impressions et nous nous encourageons mutuellement. Ils se rendent également en Martinique. Nous nous donnons rendez-vous au port du Marin, dans deux grosses semaines. Petit à petit ils disparaissent à l’horizon. J’en ai les larmes aux yeux.

Leur voilier est fait pour le vent de travers. Ils ont donc choisi de tirer des bords de largue plutôt que, comme nous, faire du plein vent arrière.

Ils devront donc parcourir plus de milles mais iront beaucoup plus vite et leur allure semble ici plus confortable. Ils devraient arriver deux ou trois jours avant nous.

Nous ne le savons pas encore, mais ce seront les derniers signes de vie humaine que nous verrons avant deux semaines.

Notre radar de bord permet d’observer le trafic éventuel à plus de vingt nautiques autour du voilier… personne ! Absolument personne !

Nous suivons la route des Alizés. Ces vents d’Est en Ouest poussaient les navires de commerce du temps de la marine à voile. Mais à présent les armateurs ont choisi le pétrole comme mode de propulsion. Cela détruit notre environnement mais semble infiniment plus rentable. A moyen terme en tout cas.

Ces cargos prennent une route plus directe entre l’Europe et les Amériques. Nous trouvant plus bas que le Tropique du Cancer nous n’avons donc normalement aucune chance d’en croiser . Solitude.

Nous avons la chance de pêcher une magnifique daurade coryphène que nous allons manger trois jours durant. Ces magnifiques poissons pèsent souvent plus de cinq kilos. Ils sont délicieux et tellement magnifiques avec leur couleur bleue électrique que j’ai une peine presque insurmontable à les pêcher.

C’est au lever du jour ou au crépuscule que l’on peut tenter d’en ferrer une. En pleine journée nous n’avons à peu près aucune chance.

Les daurades se nourrissent de poissons volants que l’on verra , innombrables missiles volants, durant toute cette traversée. L’étrave de Fleur de Lys fend les flots en faisant jaillir ces jolies créatures en continu devant elle. Il doit y en avoir des milliers de millions.

Une fois la daurade  ferrée, tout l’équipage y compris les dormeurs est appelé sur le pont. Nous réduisons alors les voiles afin de diminuer le vitesse et ne pas risquer de casser la ligne . Dès que le voilier va moins vite nous commençons à la remonter en la tenant bien tendue. De temps en temps notre proie apparaît à la surface ou elle saute pour essayer de se libérer dans un vain effort. Je trouve que la pêche est cruelle. En dix minutes l’affaire est dans le sac. Ou plutôt le poisson est à bord. Il reste à le tuer avant de le découper, ce que nous accomplissons en lui injectant grâce à une seringue sans aiguille, du rhum dans les branchies. Dans ces conditions, comme il ne souffre pas, il ne se débat pas et donc ne se blesse pas, ce qui évite de répandre du sang sur le pont. Et puis il reste à en lever les filets ce que, évidemment, personne ne veut accomplir. En bonne équipière débrouillarde c’est Véronique qui doit à chaque fois s’y coller. Et ce n’est pas si facile à réaliser car pour ne pas tout salir elle doit accomplir cette corvée sur le roof tout en prenant garde  de se ne pas se voir propulsée à l’eau par les incessants mouvements de roulis induit par les difficiles conditions de mer que nous rencontrons. Mais quel délice! La daurade, pas Véronique !

Nous réalisons un repas chaud par jour que nous prenons en commun le soir. Serge a vécu en Italie et est très bon cuisinier. Il nous gratifie régulièrement de plats savoureux malgré la pauvreté des matières premières. A l’aide d’épices et de son talent Il est capable de préparer un festin à l’aide de quelques boites de conserves pourtant peu appétissantes au départ. Tous les matins Véronique pétrit le pain . Christophe se lève fin de matinée et travaille ses cours environ quatre heures durant. Il profite pleinement de la situation. Parfaitement dans son élément, il lit, dort et étudie. Puis il dort de nouveau. Il  ne rechigne pas à participer aux manœuvres lorsque le besoin s’en fait sentir. C’est un vrai bonheur de l’avoir à bord car il est toujours positif et souriant. Assis dans le cockpit pour étudier ses maths, il bénéficie de la classe avec la plus belle vue du monde. D’autant que souvent, des dauphins facétieux viennent faire un bout de chemin avec nous. Il n’est pas rare qu’ils restent plus d’une heure à l’étrave surfant sur notre modeste vague ou nageant à la poupe à nous observer. Très curieux, Ils sortent souvent la tête hors de l’eau pour mieux voir ce qui se passe à bord.

Nous aussi les observons. La nature est vraiment bien faite. Ces mammifères sont fantastiques d’agilité et de beauté. Nous ne nous lassons pas de ces rencontres.

Heures après heures, Fleur de Lys se glisse dans les flots. Nous avançons mais l’allure n’est pas du tout confortable. Nous roulons tellement que la lecture est pénible. De plus, la vitesse du vent n’est pas totalement constante. Régulièrement il diminue d’un ou deux beauforts durant plusieurs heures. Ce ne serait rien si la houle diminuait d’autant, mas malheureusement ce n’est pas du tout le cas et elle fait très durement souffrir le gréement qui n’est plus suffisamment appuyé par Eole. Nous sommes alors contraints de mettre plus de toile pour augmenter la portance à chaque diminution de vent et de réduire la voilure lorsque il augmente à nouveau. Nous effectuons ce genre de manœuvre plusieurs fois par jour ce qui demande un grand self contrôle pour ne pas piquer une crise de nerfs.

La nuit tombe. Par prudence nous prenons un ris supplémentaire. Nous enlevons le taud, allumons les feux de position ( à LED) et soupons tous ensemble. Comme nous avons réduit la toile, Fleur de Lys a ralenti d’un bon nœud, environ. Le chant de l’eau contre la coque a diminué en proportion. Le calme tombe sur nous au rythme de l’obscurité qui nous envahit. Angoisse… parfois.

C’est l’heure de l’observation des étoiles qui, comme du sel projeté, saupoudre l’éther. Nous comparons ce que nous voyons avec une carte du ciel emportée avant notre départ. Nous nous amusons à nommer ce que nous reconnaissons, nous rêvons et imaginons les marins de l’antiquité qui naviguaient  les yeux vers ce ciel. Nous sentons naitre une communion avec ces pionniers.

Le pire quart est celui de minuit à trois heures. L’équipier qui en est de corvée va se coucher dès la tombée de la nuit et tenter de dormir afin de relayer frais et dispos celui qui a la chance de terminer à minuit et profitera d’une nuit complète de sommeil avant de reprendre le relai à huit heures du matin. Nous allumons le radar pour faciliter la surveillance. Rien à cinq milles à la ronde ! Rien non plus à douze milles, et toujours rien à vingt-quatre milles. Nous sommes seuls. Nous le laissons en veille et le réactivons tous les quarts d’heures pour quelques minutes. Très consommateur d’électricité, nous évitons de le laisser en fonctionnement inutilement.

Il est trois heures, je remplace Véronique. Je verrai le soleil se lever juste avant la fin de mon quart. La nuit est étoilée mais, de temps en temps, un nuage totalement noir que je n’avais jamais vu auparavant, nous rattrape. Durant quelques minutes le vent est plus fort. Nous battons des records de vitesses trompant notre calculateur de position qui avance la date d’arrivée de plusieurs jours à ce rythme. Puis, une fois le phénomène passé le calme revient et notre électronique prévoit notre atterrissage à la date prévue initialement : déprimant, parfois. Le lecteur de carte est allumé dans le cockpit. Je vois que nous survolons des fonds à quatre-milles mètres. J’observe notre route. Nous effectuons presque une droite vers les Caraïbes au cap plein Ouest. La journée, le vent mettant un peu de Nord dans son Est, nous prenons quelques degrés vers le Sud, tandis que la nuit il vient un peu à l’Est-Sud-Est ce qui nous conduit à prendre une route très légèrement Ouest-Nord-Ouest. Un lent et léger zigzag.

Il est l’heure de réveiller Julien. C’est son tour. C’est un peu la corvée que d’aller le chercher car, étalé dans la cabine avant, il dort comme un bienheureux. Je sais que lorsque je vais l’appeler doucement il va hurler comme si je lui braquais une arme sur la tempe. C’est comme cela depuis qu’il est à bord. Julien se réveille toujours en sursaut. Et moi, à chaque fois je sursaute également alors que je m’y attends.

Nous avons embarqué Julien et Louise la veille de notre départ de Saint-Martin; dans les Caraïbes. Ils réalisent le même voyage que nous, mais sans avoir de voilier. Couple âgé de vingt sept ans tous les deux, ils sont adeptes du Bateau-stop.  Fin de journée j’entends toquer doucement contre notre coque. C’étaient eux qui venaient nous demander si nous rentrions en Europe et si nous acceptions de les embarquer. Pour eux comme pour  nous le voyage se termine. Pour notre bonheur nous avons accepté. Une vraie bonne décision car en plus de nous faciliter la tâche ils sont très sympathiques. Nous sommes cinq à bord. En plus des jeunes, Jan un ami, a embarqué début mai pour nous accompagner jusque aux Açores ou il prendra l’avion pour la Belgique. Christophe notre fils, est déjà rentré il y a quatre mois afin de présenter les examens de fin d’humanité.

Julien va me relever. ensuite ce sera le tour de Louise puis Véronique et enfin Jan. Je vais tenter de dormir alors que je suis impatient d’avoir les dernières prévisions météo. Malheureusement je ne suis pas capable de faire fonctionner « l’usine à gaz » que constitue l’assemblage de l’iridium et de l’ordinateur qui nous permet d’accéder à ces données. J’ai un peu de mal à m’endormir excité à la pensée que, peut être, le mauvais temps annoncé a changé de route et nous épargnera.