Les trente nautiques qui nous séparent de  Madère seront avalés d’une traite. Nous mouillons à Quinta do Lordes, un des rares lieux où il est possible de s’abriter le long des côtes de cette magnifique île. Deux voiliers y roulent déjà au gré de la houle atlantique.

      Pourquoi sont-ils si éloignés l’un de l’autre ? En arrivant nous comprenons. L’un des navigateurs, solitaire, est très assidu dans sa pratique du nudisme. Ce n’est évidemment pas un problème  … pour lui. Nous décidons de mouiller près de l’autre navire afin de lui laisser son intimité et malgré les nombreux signes de bienvenue dont il nous gratifie debout et nu depuis la proue de son fier navire tout en aluminium.

      Nous sommes à présent à plusieurs milliers de kilomètres de notre port d’attache, Benedensas aux Pays-Bas. Le Grand Voyage devient vraiment concret. Mis à part quelques yachts ou pêcheurs locaux, les autres voiliers ne sont ici que de passage. Ils sont presque tous conduits par des voyageurs au long cours.

      D’ailleurs nous nous lions avec Ercolausa, fier sloop de 12 mètres d’une famille française avec deux enfants venant de la ville du Mans. Nous prenons l’apéritif sur Ckool,  modeste voilier très bien préparé d’un couple de belges. Nous conversons avec Baloo……un allemand solitaire d’une cinquantaine d’années pour qui c’est le troisième grand périple. Nous nous lions avec Garatapo, ketch métallique fabriqué durant tant d’années par son skipper . Et tant d’autres.

      Après quelques jours nous partons pour nous amarrer le long du quai du port de Funchal. Un très beau yacht suisse de fabrication belge, un Etap 38 se trouve devant nous. Le propriétaire, caricature de la réputation de son pays, le maintient dans un état de propreté « exposition universelle ». Malheureusement, le lendemain arrive un voilier métallique bien sale et en désordre, mené par cinq bretons du sud bien barbus et épuisés. D’un seul élan, ils se jettent à couple du voilier suisse pimpant neuf et s’y amarrent avec de vilaines aussières. Tout cela sous le regard très inquiet de la caricature.  Quelques minutes plus tard, le pont suisse leur sert de passerelle pour rejoindre le quai.

      Mais, la météo étant à la pluie,  nous assistons au retour des sbires à la scène cocasse du désespoir muet du skipper helvétique tentant désespérément de garder ses passavants immaculés malgré le passage de nos cinq ours y étalant toute la boue de Funchal qui ne demandait qu’à s’y répandre.

       Nous resterons à Madère jusqu’au mois d’octobre. Il n’est pas raisonnable d’y séjourner d’avantage car les dépressions atlantiques commencent à se rapprocher et l’ile ne présente pas vraiment d’abri sûr pour les voiliers de passage. La plupart des ports sont en effet ouverts au sud et en hiver il arrive que la mer s’y engouffre poussée par les vents des dépressions atlantiques. Les navires des marins imprudents qui les ont abandonnés là, amarrés dans les marinas s’endommagent alors gravement en se cognant aux pontons.
C’est donc contraints par la raison mais avec regret que nous larguerons les amarres en direction de Las Palmas de Gran Canaria en ce début du mois.

      De Madère, nous retiendrons l’immense gentillesse des habitants, la nourriture de qualité et peu dispendieuse, les paysages magnifiques et de nombreuses rencontres avec nos collègues marins.

      Pas de chance. Ce lundi matin du début du mois d’octobre, au moment de hisser les voiles, les vents sont bien énervés. Après quelques semaines à terre, nous avons besoin de quelques heures pour nous ré-amariner, et espérions donc que les conditions de mer seraient clémentes. Raté ! La mer est grosse, nous sommes bien secoués et j’ai un peu le mal de mer. Fleur de Lys fait route en direction du sud. Nous regardons tristement l’île de Madère disparaitre lentement à l’horizon.
La navigation qui permet de rejoindre les Canaries depuis Funchal représente trois jours et deux nuits de mer. En temps normal une paille,  sauf qu’avec le mal de mer cela me demande autant d’effort que pour gravir une énorme montagne. Je suis nauséeux et ait un peu le cafard.

     De plus, comme pour nous narguer, un énorme paquebot aperçu à Funchal nous dépasse au milieu de la nuit. J’imagine les passagers bien au calme dans leur douillette couchette avec, si nécessaire, une montagne de pilules contre le mal de mer mises à disposition par le médecin du bord. J’ai une vraie envie de leur demander de mettre en panne et de monter à leur bord.

     Heureusement, quelques heures plus tard le pied marin est de retour. Le bonheur d’être en mer aussi et je recommence à sourire d’autant que nous avons un Joker : au sud de Madère, presque à mi chemin sur le route des Canaries, se trouve un archipel de petites îles désertes très peu connues : Les Salvagem. Ce sont des terres portugaises ayant le statut de réserves naturelles. Il est autorisé d’y atterrir uniquement détenteur d’une autorisation spéciale que justement nous avons.
Nous y laissons tomber notre ancre en fin d’après midi. Deux autres voiliers partagent le mouillage avec nous.

Une équipe de trois scientifiques y est justement à l’œuvre. Nous leur présentons nos autorisations et leur offrons du chocolat belge tandis qu’ils nous décapsulent une bière. L’un d’entre eux ayant vécu en Belgique, il parle parfaitement le français. Il nous invite pour une découverte de la faune et la flore de l’île dès potron-minet demain.

Par prudence je double le mouillage pour la nuit. Les fonds sont en effet de très mauvaise tenue.  Le vent est faible, donc les deux ancres, même si elles sont seulement posées sur les fonds, devraient nous mettre à l’abri de tout dérapage.

Au petit matin je fais un tour d’horizon. Nous sommes seuls ! Où sont passés les deux autres voiliers ? Et tandis que je m’étonne pensant qu’ils sont déjà en route pour la suite de leur navigation, j’aperçois deux petits points, l’un à côté de l’autre à deux milles d’ici qui semblent se rapprocher. Une heure plus tard, ils mouillent près de nous. Ce sont les deux voiliers de la nuit qui, mal ancrés, étaient parti faire un petit tour à la dérive. Ils ont eu de la chance que la dite dérive les portent au large et non sur les rochers qui entourent les trois quarts de la baie.

     La visite de l’île accompagnée des explications dans la langue de Voltaire fut très intéressante. La végétation y est rare mais la faune est malgré tout relativement riche. Les points de vue du sommet des collines sur le reste de l’archipel vaut le détour également. Nous sommes touchés par la gentillesse de notre guide et quitterons les lieux non sans lui adresser de chaleureux remerciements.