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Le Grand voyage de Fleur de Lys : Dernière partie

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Trois jours. Cela fait trois jours que nous remontons le vent aux allures du près serré. Nous avons tous quelques bleus causés par les chutes inévitables. Je me demande si cela va encore durer longtemps . Nos amis belges nous envoient chaque jour des prévisions qui nous donnent l’espoir que dans quelques heures le vent adonnera. Mais rien ne se passe jamais. Nous sommes toujours dans le même système et n’en voyons pas la fin. Le bruit de la coque frappée par la mer est fort. Les embruns, la gîte et le froid qui arrive avec la baisse de température de l’eau rendent la situation difficile.
L’ambiance à bord est par contre excellente. Personne ne se plaint et les quarts se déroulent tous très bien sans que l’on ne vienne me réveiller à tous bouts de champs.

Le quatrième jours Louise vient me réveiller. Le pilote automatique décroche régulièrement et Fleur de Lys part au lof. J’observe la situation quelques minutes et je comprends que nous sommes sur toilés. Nous subissons en effet un bon force sept toujours au près. Je donne l’ordre de réveiller les autres équipiers pour manœuvrer. Nous allons devoir prendre le troisième ri de la grand voile et celui de la trinquette. J’estime les vagues à quatre mètres. Nous sommes en pleine nuit. Ce genre d’exercice est très périlleux le jour . La nuit complique tout et rend très improbable la récupération d’un homme tombé par inadvertance à la mer.
J’aurais aimé reporter ce travail au lever du soleil mais Fleur de Lys a trop de mal. Nous devons absolument réduire la voilure.

Véronique et moi nous chargerons des actions qui nécessitent de nous balader sur les passavants. Je ne veux à aucun prix qu’un de nos invité tombe à l’eau à notre place.

Elle se rend à la proue afin d’affaler la trinquette. En quelques minutes celle-ci est ferlée et Véronique en profite pour attacher les bosses de ris afin de la ré-envoyer arisée dans quelques minutes.
Elle doit effectuer tout cela en étant continuellement trempée et de retour elle racontera que les montagnes russes ne sont rien en regard de ce qu’elle a subi là devant, seule dans la nuit.
Dès qu’elle se retrouve dans le cockpit, le voilier ayant bien ralenti la grand voile étant déjà au second ri j’allume le moteur. Je nous positionne face au vent le temps d’affaler complètement la grand-voile et ensuite j’abats et cherche la meilleure vitesse, au moteur, pour être le moins secoué. Je confie ensuite la barre à Julien et aidé par Louise et Jan je^mets en place le troisième ris. Il n’est pas automatique et je suis obligé de détacher le mousqueton de la bordure afin de m’en servir pour tendre la chute de la voile arisée.

Tout ceci est nettement plus facile à faire dans un port de jour que la nuit en haute mer mais nous y arrivons néanmoins sans nous énerver.
Je reviens alors face au vent et nous hissons la Grand voile. Une fois à sa place j’éteins le moteur, j’abats alors légèrement et Véronique se rend de nouveau à l’avant afin d’envoyer la trinquette arisée.

Très soulagé que personne ne soit blessé ou tombé à l’eau j’ai alors la satisfaction de constater que le voilier navigue à l’aise à présent.
Nous n’avons même pas perdu un demi nœud tandis que le confort est incomparable. Je sens que le sloop ne souffre plus et nous allons tous nous recoucher trempés et transis mais heureux.
Louise termine seule son quart à la barre. Adolescente, elle a effectué un très grand voyage sur un voilier avec ses parents. Elle est aussi à l’aise à bord qu’un dauphin dans l’eau.

Le cinquième jour une vraie lueur d’espoir. Encore vingt quatre heures et nous devrions trouver des calmes qui nous permettrons de nous reposer et de vérifier le matériel.
Je suis dans ma banette perdu dans mes pensées quand Louise, encore elle, vient me chercher. « Olivier, vient vite, nous sommes en route de collision avec un objet que je ne distingue pas encore très bien. »

Je me rue sur le pont et nous changeons légèrement de cap pour passer tout près… d’un autre voilier.
Il est à la cape sèche et se fait très dangereusement secouer par les vagues rageuses. Ils nous ont vus et nous contactent par radio.
Nous apprenons qu’ils sont trois adultes à bord. Ils sont exténués et démoralisés par les conditions de mer et de vent.
Voir notre sloop si bien se comporter leur remonte un peu le moral. Nous échangeons quelques mots puis, très inquiet de leur inexpérience, je les encourage fermement à remettre en route.
Leur bateau s’appelle *****. C’est un sloop blanc en composite comme le notre mais un peu plus petit puisque sa longueur est de douze mètres.
Ils suivent nos conseils et nous les voyons derrière nous durant toute la journée . Par radio nous leur donnons rendez-vous à Horta, aux Açores.

Nous n’aurons malheureusement plus jamais de leur nouvelles.

Après sept jours dans ces conditions très dure pour un voilier de croisière, le 23 mai, le vent se calme et la mer ressemble à un lac. Nous avançons à quatre nœuds grâce à notre moteur que nous laissons tourner à faible régime afin d’avancer sans consommer trop de carburant.
Un voilier apparaît à l’horizon et se rapproche nettement. Un heure plus tard nous le voyons passer à seulement une centaine de mètres devant nous. Nous constatons qu’il est britannique et qu’ils sont plusieurs à bord. Ils ne font aucun effort pour tenter de nous rejoindre et ne répondent pas aux appels radio que nous lançons. Dommage nous aurions aimé faire connaissance.

Nous pourrions simplement attendre que le vent revienne. Il n’y a plus qu’une grande houle et le voilier n’est plus du tout secoué.
Mais je suis un peu impatient et l’idée de marquer le pas quelques dizaines d’heures alors que nous pouvons continuer à nous rapprocher me déplait. La risée diesel nous permet de parcourir cent milles par jour sans être incommodés par le bruit à ce faible régime moteur.

Nous profitons à fond de cette situation. Nous nous lavons et mettons nos derniers vêtements propres, nous cuisinons plus élaboré et mangeons à table, nous jouons aux cartes et lisons tous notre soul. Bref nous jouissons de cette solitude tranquille sur un lac géant.
Il n’y a plus qu’un très léger roulis et le ronron de la mécanique qui nous berce dans notre sommeil. La température extérieure est de dix-huit degrés à présent. Rien de bien glacial à priori mais venant de passer deux années à bénéficier d’une chaleur constante faisant monter le mercure à trente cinq degrés toute la journée, nous avons froid!.
Dans deux jours nous aurons dépassé la mi-traversée. Ce sera bon pour le moral. Je ne peux m’empêcher de penser à ce couple rencontré à Saint-Martin. Ils étaient partis l’an dernier pour le même périple mais, après seulement cinq jours ils ont fait demi-tour découragés par les conditions de mer. Ils sont donc revenus au point de départ après avoir navigués dix jours dans une mer qu’ils ont trouvée très dure. Il reviennent pour tenter de vendre le voilier sur place n’ayant plus le courage de repartir en mer. Pour eux, le rêve s’est transformé en cauchemar.

Le vingt-cinq le vent revient.
Victoire, il est arrière à présent et si nous avons de la chance nous serons poussé de cette façon jusqu’au Açores. Nous croisons les doigts pour qu’il ne faiblisse pas et garde bien la même direction.
A cette allure le sloop n’est plus à la gîte mais par contre nous roulons. Nous retrouvons les conditions de la traversée vers la Martinique. Louise et Julien ont pu réintégrer leur cabine d’autant que nous avons profité des calmes pour refixer le chandelier responsable de l’entrée d’eau.

Un navire ! Un navire !
Tout l’équipage monte sur le pont. Un porte-conteneur apparaît à l’horizon et se déroute visiblement pour nous rejoindre.
Une demi-heure plus tard le ‘Glasgow Express ‘parade à une centaine de mètres de notre bâbord. Nous conversons avec lui par radio. Il se rend également aux Açores qu’il atteindra bien évidemment avant nous. J’ai presque envie de lui demander de nous embarquer à bord. J’aime ces traversées mais je souffre quand même de solitude.
Il disparaît à l’horizon…

Au matin du vingt huit, plus de doutes, la situation se dégrade nettement . Le vent vient de l’ouest et l’anémomètre affiche vingt nœuds. Nous avions profité des calmes pour envoyer de la toile nous prenons à présent deux ris dans la grand voile.
Les vagues sont grosses mais encore régulières. La fréquence de la houle est de sept secondes environ ce qui est plutôt inconfortable.
D’après notre évaluation nous devrons subir plus de trente nœuds de vent à partir de 17h00. Attention, nos prévisions ne concernent pas les plus fortes rafales mais bien le vent minimum qui soufflera durant une vingtaine d’heures.
Nous rangeons tout ce qui peut tomber si nous prenons un coup de gite. Nous vérifions et assurons toutes les écoutilles.

Il est midi. Je suis impatient de connaître les dernières données météos. Véronique tente de connecter le téléphone satellite à notre ordinateur sans succès.
Cela m’énerve un peu d’autant que je n’avais encore jamais vu une mer démontée comme à présent. Nous avons remplacé la trinquette par quelques mètres carrés de génois qui seront plus facile à diminuer en cas d’urgence et ne nécessiteront pas d’aller faire le clown à l’avant sur le pont. La grand voile est au bas ris.

Je commence à désespérer de constater l’impossibilité de faire fonctionner l’iridium lorsque Véro m’annonce enfin que ça y est… Nous avons les données.

A ma grande stupeur la situation n’est plus du tout celle de ce matin. Nous sommes bien dans une queue de cyclone. Le phénomène qui nous concerne n’est plus ce que l’on appelle un fort coup de vent mais bien une vraie tempête. Les vagues atteindront plus de dix mètres car nous devrions étaler un bon force dix devenant force onze si nous avons de la malchance.
A ce stade nous ne pouvons plus rien faire d’autre que de nous préparer encore mieux. Nous affalons et ferlons la grand voile tant que cela est encore possible et continuons sous génois fortement roulé seul.
Nous avançons toujours à près de sept kts. Le voilier se comporte bien et le pilote fait son travail à merveille. Nous n’avons pas à intervenir.
Je décide qu’il est temps de préparer le voilier à subir un retournement complet au cas ou une vague déferlerait par notre travers.
Pour ce faire tout doit se retrouver dans des équipets bien fermés. Plus rien ne doit pouvoir servir de projectile. Nous assurons également la gazinière qui est normalement mobile et nous vissons tous les planchers afin de ne pas risquer de les prendre sur la tête.
Ce faisant, Louise, parfaitement dans son élément confectionne des pâtisseries en prévision du plus gros mauvais temps lorsque nous ne serons plus en état de cuisiner.
Nous vérifions et revérifions tout. Aucun coffre ne doit pouvoir se vider sur nous au cas ou le pire arriverait. La survie doit être sécurisée par une seconde aussière, l’annexe qui se trouve à l’envers sur le pont également.

A quinze heures nous sommes prêts et seul l’équipier de quart est encore debout. Tous les autres dorment.


C’est vraiment très spécial de se retrouver seuls en haute mer encore pour plusieurs jours encore alors que le cargo que nous venons de croiser arrivera dans quelques dizaines d’heures seulement.
Il disparaît très rapidement de l’écran radar également. La routine du bord reprend tout en étant améliorée par l’évènement vécu qui nous permet d’en discuter.
Incroyable, encore un navire!
Cette fois c’est de nouveau le voilier britannique qui nous repasse à quelques dizaines de mètres de notre proue. Nous en restons totalement interdits. Nous sommes au vent arrière tandis qu’ils sont au grand largue, ce qui explique qu’ils naviguent en zigzag par rapport à notre route. Mais quel hasard de les revoir au même endroit après tout ce temps écoulé depuis le premier passage. Cependant, nous ne parvenons toujours pas entrer en contact avec eux.

Il est dix-huit heures. Le bruit devient assourdissant. Nous subissons pour le moment ce que l’on appelle un ‘ fort coup de vent’. Soit force neuf. La mer s’est énormément creusée. Les vagues atteignent plus de huit mètres.
L’anémomètre de Fleur de Lys affiche quarante kts depuis un peu plus d’une heure. Nous n’avons plus de toile. Nous avançons à huit kts grâce à notre seul fardage. La situation est très inquiétante…et magnifique.
La nuit tombera dans deux heures. Tous, fascinés nous admirons le spectacle incroyable qui se prépare autour de nous.
Nous avons compris que cela ne s’arrêtera pas là. D’après les cartes météos la situation s’aggravera jusqu’à huit heures demain matin. Pour le moment le voilier se comporte bien, mais je sens que ses limites dans cette configuration ne sont plus très loin.
Tout le monde dort sauf Louise qui est de quart et moi qui reste dans le cockpit avec elle pour la soutenir moralement. Et les minutes puis les demis heures passent…
Eole en colère souffle à près de cinquante nœuds à présent. Les rafales les plus fortes dépassent les soixante. Le fort coup de vent s’est transformé en forte tempête, comme prévu ce matin.
Louise et moi sommes trempés. Elle reste vaillamment à son poste derrière la barre à roue tribord prête à reprendre les commandes du voilier en manuel si le pilote défaille. Je croise les doigts pour qu’il ne choisisse pas cette tempête pour démissionner alors qu’il ne nous a jamais trahi depuis le début de ce voyage.
Je tente de dormir, couché tout habillé sur la banquette bâbord du cockpit. Nous sommes mouillés tant par les embruns que par de l’eau verte envoyée régulièrement par des vagues chevauchant la houle qui viennent se fracasser sur notre tableau arrière.
Il est vingt trois heures locale. La mer atteint douze mètres à présent. J’ai repris confiance dans le caractère marin du sloop .

Heureusement il nous reste quelques cartouches en réserve. Nous avons encore plusieurs solutions pour soulager notre bateau si nous sentons qu’il n’est plus à sont aise dont celle de tirer des trainards lorsqu’il part au surf dans les descentes des vagues afin de le ralentir et surtout de garder notre trajectoire bien parallèle à celle des vagues.

Je pense à nos enfants, nos amis, notre famille et celles de nos équipiers. Prendre la mer sur un petit voilier comporte des risques. Cette nuit est celle de tous les dangers. J’en suis bien conscient .
Heureusement, malgré l’inconfort de rester à demeure à l’extérieur, j’arrive à me reposer. Il y a quelques minutes je suis descendu voir l’état des dormeurs. Ils dorment tous ( logique pour des dormeurs). Tant mieux. Ils n’en seront que plus en forme pour effectuer leur part du travail le moment venu. J’ai une bouffée de tendresse de constatert l’équipage si confiant dans mes décisions pour étaler cette tempête.
Louise et moi mangeons les gâteries qu’elle nous a préparé dans l’après-midi.
C’est un peu surnaturel de nous retrouver ballottés au beau milieu de l’Atlantique sur un minuscule bateau pris dans une énorme tempête à grignoter des biscuits. Et le temps s’étire doucement.

Louise regagne sa bannette. C’est à présent au tour de Véronique de surveiller notre île flottante.
J’en profite pour me réfugier dans le carré ou je tombe endormi.
Pris dans un rêve je la vois y apparaître au volant d’une Ferrari. Que peut elle bien fabriquer aux commandes d’une voiture de sport, elle qui n’aime pas conduire ? «  Olivier….Olivier réveille toi »! J’émerge péniblement de mon rêve.
Elle vient me prévenir qu’elle aperçoit un cargo. Je me ré-équipe de pied en cape ( ce qui n’est pas rien, nous ne sommes plus dans la moiteur des Antilles) et monte sur le pont.
Nous nous rapprochons en effet d’un très grand pétrolier. Visiblement il est à la cape. Il ne progresse donc pas et est bien secoué malgré ses centaines de mètres de long.
Notre trajectoire va nous amener à moins de cent mètres de sa poupe. Il est totalement illuminé et fait vraiment office de phare pour nous. Toutes les dix secondes il disparaît caché par la houle. La situation ne nous permet pas de contacter l’homme de quart. Le bruit à bord de Fleur de Lys est tel qu’il est malheureusement impossible d’utiliser la radio de bord.
Dommage, j’aurais vraiment voulu savoir ce qu’il a pensé en nous voyant surgir dans la nuit à bord d’un rafiot si ridicule au regard de la taille des vagues..
Véronique et moi le regardons tandis que que nous le dépassons à près de huit kts. Moins d’une demi heure plus tard il disparaît dans l’obscurité. Cet intermède nous a bien occupé et nous n’avons pas vu les heures passer.
Jan arrive alors pour relever Véronique. Souriant, il est en avance comme presque à chaque fois. Nous lui donnons des informations claires sur la situation et sur ce que nous pensons que va être l’évolution de celle-ci. Comme toujours, il écoute attentivement et prend son poste derrière la barre.
Il s’attache au point de fixation du cockpit par deux longes différentes lui permettant de rejoindre la descente sans devoir se détacher et étant tenu très court partout.
Je me recouche sur la banquette fixé au navire de la même façon.
De cette manière il est impossible que nous tombions à l’eau. Par contre en cas de retournement complet nos chances de ne pas périr noyés coincés sous le bateau sont quasi nulles.
Encore deux heures de gagnées. C’est mon quart. Je suis seul. Le vent est bien établi à plus de quarante cinq nœuds. Les rafales montent à soixante. Les vagues font dix à douze mètres à présent.
C’est extrêmement impressionnant mais tout va bien à bord, selon la formule consacrée. Dans deux heures le jour va se lever. J’essaye d’imaginer le spectacle auquel nous allons assister lorsque la lumière permettra de distinguer quelques chose.
Pour le moment nous ne pouvons que deviner les masses d’eau phosphorescentes qui nous rattrapent et tentent, sans succès jusque ici, de nous engloutir.
Un peu épuisé et transi, je réveille Véronique pour tenter qu’elle accepte de me remplacer.
Elle dormait profondément du sommeil du juste et n’est pas ravie du tout de mon initiative. Dans un demi réveil elle me répond qu’en cas de tempête c’est au capitaine et non au second d’être sur le pont.
Un peu contrit j’y retourne donc dans la solitude de la nuit accompagné cependant des démons réveillés par le vacarme des éléments déchainées autour de nous.

Au point de vue pratique je n’ai strictement rien d’autre à faire que surveiller notre marche et vérifier que nous ne croisons pas la route d’un autre navire, ce qui à cet endroit est hautement improbable.
Je reste donc assis derrière la barre à roue et passe le temps en tentant d’apercevoir quelque chose plus loin que la proue. J’essaye également de ne pas gamberger inutilement. La situation est ce qu’elle est . Je ne peux rien y changer et pour l’instant tout est sous contrôle et le voilier est parfaitement à son aise.
La nuit est noire et je ne parviens même pas à voir les détails des vagues qui nous dépassent. Je félicite le pilote en silence. En effet, il n’a encore pas perdu le contrôle de la situation et grâce à ses capteurs gyroscopiques il anticipe bien les coups de gîtes.
Il est l’heure. Je m’en vais réveiller Julien. Zut, il va encore certainement hurler de terreur.
Une fois sur le pont les yeux encore marqués par le sommeil, il est un peu effaré par la violence des éléments mais ne montre aucun signe de peur.
Je le briefe et lui cède ma place. Le jour se lève il va avoir le triste privilège de bien voir les éléments en furie ce dont nous avions été en partie épargnés de par la nuit noire.

Je m’endors profondément…
Et suis réveillé en sursaut par Louise. Tiens, je n’ai pas assisté au changement de quart.
Cette fois je m’inquiète un peu par en voyant son expression. Louise n’a pas vraiment l’air effrayée mais plutôt préoccupée. Depuis quelques minutes la situation s’est fortement aggravée. Le vent a encore forci mais surtout il a changé de direction de plus de quarante cinq degrés.
Notre pilote n’arrive plus à suivre et nous sommes affreusement ballottés dans tous les sens. Le pire étant que nous sommes frappées par une mer désordonnée qui nous envoie des vagues venant de toutes les directions.
Mes cheveux se dressent un peu sur ma tête tandis que je barre manuellement le voilier. Nous sommes cette fois sur le fil du rasoir. La moindre erreur de ma part ou le moindre concours de circonstances défavorables risque de nous faire chavirer. Louise me demande ce que j’en pense. Je lui réponds que vraiment nous ne tiendrons pas très longtemps dans un tel chaos mais que la bonne nouvelle est que je pense que c’est la fin de la tempête Cette bascule de vent ressemble à ce que j’avais observé sur les prévisions et elle devrait être suivie d’une diminution du vent d’une quinzaine de kts. Si nous tenons jusque là le pire sera derrière nous et nous raconterons cette aventure à nos amis en riant.
Une heure plus tard, à dix heures précise, le trente mai, le vent molli. Nous n’avons plus que trente nœuds d’ouest sud ouest qui nous permet de prendre un cap direct sur les Açores encore distantes de plusieurs jours.
La hauteur des vagues passe à présent sous les huit mètres. Nous nous en sommes sorti.
Je fais réveiller le reste de l’équipage. Il est en effet temps de manœuvrer pour remettre de la toile, mais la mer est encore énorme et nous serons plus en sécurité si tout le monde participe.


A peine sur le pont nous assistons à un spectacle surprenant : «  le navire anglais que nous avons déjà vu deux fois arrive de droite à gauche et passe à une centaine de mètres à l’arrière de notre poupe. Nous pouvons les voir eux même en train de hisse la grand-voile. Nous restons un peu ébahi tant par le hasard de cette troisième rencontre que par le fait qu’ils ne recherchent toujours pas le contact.

Fleur de Lys est au bas ris et trinquette arisée. Voiles en ciseaux nous sommes au cap est-nord-est. La hauteur de la houle est toujours très impressionnante mais la situation n’a plus rien d’inquiétant par rapport à ce que nous venons de vivre durant une vingtaine d’heures.


L’heure est à la vérification du matériel qui a quand même souffert. Les deux bas-haubans arrières faisant office de bastaques commencent à se dé-toronner et de chaque côté quelques bruns sont cassés. Ils étaient parfaitement intacts avant la tempête et ont souffert de tenir le mât avec les voile arisée et ensuite de devoir tenir le mat dans la houle extrêmement désordonnée que nous avons subi une heure durant juste à la fin du phénomène.
Pour le reste rien à signaler. Nous pouvons reprendre une vie normale jusqu’aux Açores que nous atteindrons le trois juin après une fin de traversée sans histoire mais bien secouée.
Nous aurons la tristesse d’y apprendre que trois voiliers, nordiques comme nous, pris dans la même dépression ( nous devions être une dizaine sur la zone) ont déclenché leur balise de détresse sans qu’il soit évidemment possible de leur porter secours. Plus personne n’entendra jamais parler d’eux.
Nous n’aurons malheureusement plus jamais de nouvelles du voilier « ****** » avec qui nous avions rendez vous à Horta. La mer est magnifique mais peut être très sauvage.

Horta aux Açores. Le saint Graal des marins aux longs cours. L’endroit est conforme à sa réputation. Les marins y sont les bienvenus et les habitants se mettent en quatre pour nous rendre service si besoin en est.

Le Grand voyage de Fleur de Lys, quinzième et avant dernière partie.

Par

Nous sommes en effet début mars. Nous avons choisi de quitter les caraïbes le deux mai. Pour autant que les conditions soient favorables. Nous disposons donc d’un peu plus de cinquante jours pour nous rendre à Saint-Martin, l’ile ou nous terminerons la préparation du voilier et  d’où nous larguerons les amarres pour la longue traversée de deux milles quatre cents milles marins vers les Açores et ensuite de mille deux cents milles vers Brest avant de rejoindre la Belgique. Mais la Martinique nous réserve une aventure supplémentaire. Alors que nous sommes en route pour rechercher notre voile déposée au Marin, deux grands dauphins nous rejoignent. Ils nagent le long de la coque en tentant d’apercevoir l’intérieur du cockpit. Nous profitons de leur présence pour bien les observer tout en laissant le navire sous pilote se diriger droit vers des récifs que nous contournerons à la dernière minute afin d’entrer dans une passe située sur notre gauche à quelques milles.

Soudain les deux dauphins passent à l’avant bâbord de Fleur de Lys et donnent de violents chocs de gauche à droite sur l’étrave. Ce sont de belles et imposantes créatures, le navire est secoué. Je me demande ce que cela veut dire lorsque je me rappelle une lecture d’un livre de B. Moitessier qui y racontait quelques chose de semblable. Je change la route afin de pointer l’étrave vers la haute mer. Les chocs cessent. Les dauphins nagent à présent de-nouveau tranquillement le long du bateau. Nous n’en croyons pas nos yeux et décidons de tenter une expérience. Je reprends volontairement le cap initial… les animaux reprennent leur manège. Tout porte à croire qu’ils veulent nous éviter de nous fracasser sur ce fameux récif. Ils nous accompagnerons de la sorte jusqu’à la crique ou nous avions décidé de passer la nuit. Nous les regarderons s’éloigner une fois ancrés, toujours stupéfaits de ce qui venait de se produire.

Saint Martin se situant à  quatre jours au nord de notre position, nous avons le temps d’explorer quelques unes des terres émergées que nous croiserons sur notre route.

La première d’entre elles est la magnifique Ile de La Dominique. Découverte un dimanche par Christophe Colomb  en mal d’inspiration d’où le nom, elle est presque de même taille que la Martinique mais encore plus montagneuse et humide. Nous avons la joie d’y avoir rendez-vous avec l’équipage d’Ercolausa que nous n’avions plus rencontré depuis un an à présent.

Nous effectuons les formalités de sortie, embrassons une dernière fois les amis locaux et quittons définitivement la Martinique pour cinq heures de navigation à la voile qui nous voient mouiller dans la baie de Roseaux, capitale de la Dominique. Nous y retrouvons nos amis comme prévu mais faisons également connaissance avec quelques autres grands voyageurs déjà installés.

La Dominique est une région très pauvre dont la population vit en grande partie de petits boulots et du tourisme. Durant la saison un à deux grands paquebots y déversent quotidiennement leur lots de touristes dont la plupart sont malheureusement peu au fait des conditions de vie et des us et coutumes du pays.

Depuis les pourboires donnés sans relation avec le service reçu, à l’absence d’achats de l’artisanat local pourtant bon marché,  toute la panoplie de ce qu’il ne faut pas faire lorsque l’on veut visiter respectueusement un pays inconnu est malheureusement accompli par la multitude de gens trop nourris que déverse l’usine à bonheur éphémère que représente ce genre de navires. Les quelques passagers  qui sont montés à bord afin d’ avoir l’opportunité  de rencontrer vraiment leur prochain sont noyés dans la masse et n’ont à peu près aucune chance de se démarquer. Nous, qui sommes venus à la voile après un long et périlleux voyage sommes soumis aux mêmes lois et la situation se présente bien mal dès notre arrivée. Nous sommes en effet accueillis par un homme sur une embarcation à moteur qui tente de nous convaincre de ne pas nous ancrer mais de faire confiance aux corps morts qu’il a installé tout le long de la berge. Même à un tarif normal de cinq euros par nuit nous n’aurions pas les moyens d’utiliser ce service mais en plus ses prix représentent trois fois ceux pratiqués en Europe malgré que le niveau de vie soit ici cinq fois inférieur. Il parle parfaitement le français. Nous refusons le plus poliment possible en constatant qu’il n’est pas content du tout de notre décision. Nous ‘y pouvons rien !

Nous choisissons soigneusement notre mouillage afin de rester groupé en compagnie des deux collègues car la sécurité n’est pas très bonne . Les visites nocturnes pour tenter de voler quelques chose sur les navires sont fréquentes ici et ce mouillage n’a pas très bonne réputation.

Nous nous rendons ensuite au bureau des douanes pour les habituelles formalités d’entrée. L’accueil y est agréable et nous avons  la surprise d’y voir une grande affiche ou nous pouvons lire qu’il est déconseillé  d’accepter les offres de corps morts, ces derniers ne respectant aucunes normes officielles et n’offrant donc aucune sécurité d’amarrage aux visiteurs. . Nous avons bien fait donc.

Nous projetons de consacrer une semaine à la visite de quelques sites remarquables de ce beau cailloux. Notre premier objectif est de rejoindre les sources chaudes qui se trouvent à une heure en taxi de notre position. Nous décidons de nous y rendre en groupe avec tous les autres navigateurs qui sont ancrés du nord au sud de roseau.  Notre groupe de douze personnes part donc à le recherche d’un de ces taxis collectifs pour nous y rendre. Les prix variant du simple à dix fois plus cher nous papillonnons  d’un véhicule à l’autre pour obtenir des devis. Notre chauffeur trouvé nous embarquons dans une camionnette Toyota Hiace. Quelques personnes y sont déjà assises mais le conducteur nous invite à embarquer. Nous nous retrouvons à une vingtaine dans un taxico prévu pour huit. Dans un crissement de pneus le  pilote démarre. Nous sommes tassés par l’accélération et je me demande si ceux qui se trouvent sous les autres ne vont pas périr étouffés.
Impossible de prendre de leurs nouvelles, le vacarme de la folle course du véhicule utilitaire couvre nos voix. Une fois de plus je me dis que nous allons bêtement mourir dans un accident de voiture en terre étrangère alors que c’est sur l’eau que nous prenons tous les risques, en principe. Les minutes s’égrènent lentement tandis que le chauffard, fort peu concentré au regard des risques qu’il prend et nous fait courir sourit de toutes ses belle dents blanches. Le bolide surchargé parvient à atteindre des records de vitesse, surtout dans les dangereuses descentes où nous sommes ballottés de gauche à droite au gré des virages. Comme quelques locaux sont à bord je m’autorise à les observer. Ils ne semblent nullement impressionnés ce qui me rassure quelques peu me convaincant que le conducteur conduit de cette façon depuis de nombreuses années sans accident.  Je confie donc mon âme à la loi des probabilités et tente de me détendre.

Nous arrivons ! La nature est spectaculaire. Nous sommes à mi-hauteur d’une colline recouverte d’une nature exubérante boostée par les pluies tièdes qui tombent dru ici. Les eaux du ciel se rassemblent en torrents jaillissant un peu partout. Des rivières émergeant des profondeurs  les alimentent également. Certaines à de hautes températures conséquence de l’activité volcanique qui couve partout sous cette île. Le parcours pour parvenir à ce lieu était dangereux mais il en valait très largement la peine. Nous escaladons les rochers pour nous baigner dans ces eaux chaudes et magnifiques. Quelle récompense. Nous paressons des heures durant entre la douceur des eaux chaudes et le choc des torrents d’altitude nettement plus froid. Durant ces moments de bonheur nous échangeons  longuement en compagnie de nos amis de voyage partageant nos différentes expériences et décrivant nos émotions. Quel bel endroit ! Quel beau voyage ! En fin de journée, ayant survécus à l’épreuve du grand prix du trajet de retour, nous nous rendons tous ensemble dans un bar pour y boire une bonne bière locale. Ce sont les derniers instants en commun et nous en profitons bien car dès demain certains repartent vers le sud tandis que d’autres se dirigent vers le nord.

Nous quittons  la Dominique en direction de Marie Galante, petit territoire dépendant de la Guadeloupe que nous atteignons en quelques heures d’une navigation mouvementée. En ce mois de mars les alizés sont forts et lèvent une belle houle travers de notre route .

L’ancrage le long d’une magnifique plage à l’Ouest des terres est un vrai bonheur pour les yeux. Notre pioche s’enfonce rapidement dans le sable blanc tapissant les fonds. Nous battons arrière avec toute la puissance de notre moteur de cinquante six chevaux afin de vérifier la tenue de l’ancre. Comme nous ne bougeons pas je stoppe la mécanique et range les écoutes tandis que Véronique prépare notre expresso habituel. C’est un rituel. Une fois le calme revenu après une navigation , nous adorons paresser dans le cockpit une tasse à café dans les mains. Ensuite nous vérifions l’exactitude de notre indicateur de température de l’eau en plongeant la tête la première celle-ci. Parfait, le liquide salé semble bien atteindre les trente degrés promis. Après quelque minutes de nage autour du voilier nous remontons et plongeons dans une sieste bien méritée. Nous réglons un réveil afin de ne pas laisser la petite aiguille s’emballer durant notre sommeil. Nous risquerions de ne plus dormir la nuit à venir.

Marie-Galante est une île corallienne, contrairement à la Martinique qui est volcanique.  Peu d’habitants la peuplent. Ils sont par contre nettement plus accueillant qu’aux Saintes. Les touristes sont ici moins nombreux ce qui explique probablement ce fait.  Le niveau de vie est  modeste mais pas miséreux. Cette terre n’a rien d’extraordinaire à offrir aux visiteurs, mais l’ambiance bon enfant qui y règne est agréable et certaines plages sont dignes de figurer sur les cartes postales. Nous y laisserons doucement filer le temps. Farniente, natation, quelques denrées à trouver et la nuit tombe déjà.

Durant cette troisième semaine de mars nous levons l’ancre pour nous rendre en Guadeloupe, dernière étape avant notre navigation en direction de Saint-Martin prévue dans quelques jours. Nous y arrivons en fin d’après midi pour nous amarrer dans la jolie marina de Point à Pitre. Plusieurs voiliers de voyageurs sont en train de mettre la dernière main aux préparatifs de la transat retour prévue en Mai ou Juin pour tous. Nous lions connaissance avec certains d’entre eux avant de nous remettre en route pour visiter quelques jolis mouillages de ce territoire. C’est ici que nous quittons définitivement Ercolausa. Ils vont bientôt descendre vers le sud pour s’abriter à Trinidad de la saison des cyclones.

Nous montons les voiles les larmes aux yeux ce trente avril. Nous conduisons Fleur de Lys à quelques mètres de nos amis pour les voir une dernière fois. Douleur de la séparation mais, pour eux comme pour nous, l’excitation de vivre des nouvelles aventures.

Grand voile arisée et trinquette nous naviguons en direction la partie française  de l’île de Saint-Martin. Cette trentaine d’heures que nous passerons en mer sans escale, Véronique et moi, nous serviront un peu de répétition générale pour les trois milles six cents milles marins que  nous devrons parcourir pour rejoindre Brest. Tout ce passe bien jusqu’à la nuit où nous devons nous rendre à l’évidence : nos batteries ne tiennent plus la charge correctement. Entre l’éclairage du voilier, le pilote automatique et les autres instruments éclairés, nous ne parvenons pas à garder un voltage suffisant alors que en théorie nous devrions être capables de naviguer quarante huit heures sous nos seules réserves.

Ce n’est pas très grave car nous tirons une hydrolienne qui étale en réalité  toute notre consommation. Mais cette dernière peut avoir une avarie et il nous est vital d’être capable de nous en passer plusieurs heures dans ce cas afin d’avoir le temps de réparer. Nous devrons donc changer tout le parc des accus une fois arrivés.  Ce n’est pas une bonne nouvelle car le budget d’un tel matériel acheté dans les Caraïbes va se situer autour des mille euros alors que nous n’atteindrions pas la moitié de cette somme en Europe.

Quelques solides grains plus tard nous arrivons dans le lagon de l’île de Saint-Martin. Cette terre est divisée en deux : Le nord est un territoire Français tandis que le sud est Néerlandais. Comme presque tous les voiliers présents ici nous nous ancrons dans la partie nord   car l’ancrage est ici gratuit à contrario il est payant dans la zone batave.

Nous sommes le premier avril. Le départ pour les Açores est prévu pour le second jour du mois de mai. Nous avons donc une trentaine de jours devant nous  afin de terminer l’entretien et la vérification générale du voilier. Nous avons également le temps de visiter les quelques îlots qui entourent l’île principale.

Nous armons l’annexe afin de nous rendre à terre. Durant les navigations nous la rangeons à l’envers sur le pont, à la proue. Son moteur est sur une chaise attachée sur la balcon de poupe tribord. Le but de l’exercice est de ne pas laisser ce dernier tomber à l’eau lorsque nous le descendons sur le dinghie une fois celui-ci à l’eau. Nous connaissons plus d’un voyageur à qui c’est arrivé et qui en ont été quitte pour un nouveau moteur. Une fois fait, nous naviguons vers la marina locale ou se trouve le bureau pour effectuer les formalités d’entrée. Pas de chance il est situé à un mille à notre vent et un joli clapot vient à notre rencontre par l’avant. C’est donc bien trempés  que nous arrivons à la capitainerie. Nous ressemblons à deux oisillons tombés du nid directement dans une flaque d’eau.
La paperasse est expédiée en quelques minutes. Nous profitons de notre présence dans un lieu de langue française pour y échanger nos livres. Une bibliothèque est en effet disponible aux voyageurs. On peut y prendre gratuitement des ouvrages à condition d’y déposer un autre dans le même état. Un pris pour un donné. Nous changeons une vingtaine de livres. Nous cherchons ensuite des endroits ou nous avitailler. Plusieurs grandes surfaces sont implantées ici malheureusement non seulement les prix sont dissuasifs, mais les denrées vendues ne sont pas de grande qualité. Nous cuisinerons donc des produits de base comme des pâtes, du riz, du couscous et le fruit de l’arbre à pain. Nous retournons ensuite sur Fleur de Lys. Au vent arrière poussés par la houle dans le même sens, le trajet est bien plus sec et agréable. Nous en profitons pour observer les autres bateaux au mouillage. Nous sommes ancrés au beau milieu d’une centaine de voiliers de toutes sortes et nationalités. Beaucoup d’Américains venus de Floride, ils font l’aller retour chaque année. Les autres sont des Européens qui viennent ici préparer, comme nous, leur monture en vue de la grande traversée du retour.

Nous nous mettons à la recherche de batteries pour remplacer les nôtres diagnostiquées défectueuses lors du trajet qui nous a conduit ici. Nous devons absolument dépenser le moins possible pour ce poste imprévu mais sans sombrer dans l’achat de matériel non pérenne. Nous fouillons donc les catalogues des shipchandlers locaux pour y comparer les tarifs et les modèles disponibles. La tâche nous est rendue difficile par la disparité des marques représentées par les uns et les autres mais nous finissons par choisir les accus vendus par l’enseigne Budget Marine. Le tarif proposé est de neuf cents dollars américains pour les trois grosses batteries que nous y achèterons.

Une fois de plus nous voici dans le dinghie en route pour le magasin cité. Il se trouve à deux bons kilomètres de notre ancrage. Vingt minutes plus tard nous arrivons et sommes soulagés de constater qu’ils ont en stock ce que nous sommes venus chercher. Je négocie âprement les prix pour obtenir un beau rabais qui amène le prix total à sept cents dollars. C’est toujours cela de gagné !

Et c’est alors que le pire se produit.

Nous sortons du magasin en poussant fièrement la charrette sur laquelle sont posées les trois nouvelles batteries. Alors que nous rejoignons l’annexe rangée sur un petit ponton je fais une fausse manœuvre et je laisse le tout tomber à l’eau. Consternés, nous regardons, Véronique et moi le caddie portant nos achats si chers payés disparaître dans les profondeurs ne laissant que quelques bulles remonter à la surface.  Je me giflerais  de rage. Nous sommes à la fin du voyage, notre budget est évidemment de plus en plus serré. Gaspiller plusieurs centaines d’euros de cette manière est complètement ridicule. Quelques employés du magasin ont assisté à la scène et tentent de nous venir en aide. Heureusement la profondeur est très faible et j’arrive du bout des bras à retrouver le tout en farfouillant dans la vase. Je me suis inutilement couvert de boue car en s’immergeant les batteries ont subis un court-circuit mortel. Elles sont définitivement hors d’usage.

C’est alors que survient un petit miracle. Les employés, navrés pour nous, ont relaté l’aventure au directeur de l’enseigne. Ce dernier vient nous trouver et se fait raconter l’évènement. Il nous annonce alors, à notre grand soulagement une très bonne nouvelle : Ils vont remplacer gratuitement les précieux accus.

Nous leur en sommes infiniment reconnaissant. Ils n’ont en effet rien à voir avec cet accident et n’en sont nullement responsable.

Deux heures plus tard  nous les embarquons prudemment sur Fleur de Lys. Ouf on a eu très chaud. Il reste à les raccorder ce qui sera effectué en quelques heures de labeur acharné dans la moiteur du printemps des Caraïbes.

Nous restons deux semaines sur ce mouillage et y travaillons d’arrache-pied. Nous suivons très consciencieusement notre liste et avons la joie de la voir se raccourcir de jour en jour malgré que parfois nous y rajoutions des points à vérifier auxquels nous n’avions pas pensé lors de son élaboration. 

L’île ne présente que peu d’intérêt. A terre quelques énormes villas dominent des innombrables bidonvilles tandis que les marinas, une petite dizaine,  sont principalement occupées par une grosse poignée de super-yacht de plusieurs millions voir dizaines de millions d’euros. Le pays est un paradis fiscal. Le manque de rentrées financières crève les yeux.  Les infrastructures routières sont en piteux état tandis que rien n’est prévu pour développer les arts et la culture. Les écoles sont délabrées ainsi que les bâtiments publics et les hôpitaux.

Comme nous devons effectuer le plein de mazout pour notre moteur nous nous rendons à la station service. Les prix sont indiqués en euro. Un euro pour un litre de carburant. Au moment de payer les deux cents cinquante litres reçu, je m’aperçois que je peux payer en dollars américains. Un dollar pour un euro ce qui a pour conséquence de payer mon carburant deux cent cinquante dollars au lieu de deux cent cinquante euros. Très intéressant puisque le cours normal est de 1 pour 1,40 . enfin une belle économie. Par contre, et comme partout dans les caraïbes, l’eau douce de ville est payante et très chère. Ce précieux liquide ruisselle à ne plus savoir quoi en faire et pourtant nous devons la sur-payer. C’est un des mauvais côtés de la région. Le voyageur, confondu dans la masse des loueurs à la semaine, sont des pigeons bon à plumer.

Nous préparons la cabine de Jan qui arrive. Pas très facile de caser tout ce que nous y stockions dans celle qui nous servait déjà de lieu de rangement. Véronique et moi nous chamaillons doucement avant de  tomber d’accord sur quoi ranger où.  Nous terminons par un grand ménage afin de préparer son arrivée.

Nous déplaçons légèrement Fleur de Lys afin d’assister à atterrissage du 747 de la KLM qui transporte notre futur équipier. Vers onze heures le bel oiseaux bleu pointe le bout de son nez. Il se rapproche rapidement et dans un nuage de fumée bleue le train principal reprend contact avec la terre ferme. La roulette de nez suit rapidement le mouvement et nous assistons au freinage du mastodonte qui met ses réacteurs en ‘ reverse’ afin de ne pas effacer toute la piste. Il effectue son demi-tour à quelques mètres de notre position.

Nous armons rapidement l’annexe et accostons un petit ponton appartenant à un bar pour chercher notre ami.

Jan vient droit de Belgique et est encore tout blanc du manque de soleil de son pays du nord. Nous l’invitons à boire une bonne bière des caraïbes. Bière locale servie avec une rondelle de citron qui rehausse vraiment le goût. Pour lui c’est le début d’une très grande aventure mais il ne le sait pas encore. Évidemment, au moment de ré-embarquer il pleut à verse et le vent souffle avec la force d’une petite tempête. Nous sommes trempés et montons à bord du voilier dans l’état d’ oisillons fraîchement ré-emplumés qui seraient tombé à l’eau. Je jure intérieurement que la météo réserve un si mauvais accueil au nouveau membre de l’équipe de Fleur de Lys mais constate que cela n’affecte nullement son humeur joyeuse.

Nous sommes théoriquement au complet pour entamer la suite du voyage qui nous verra traverser l’Atlantique afin d’atteindre les Açores. Le départ est normalement prévu immédiatement mais l’anticyclone des Açores n’étant pas à la bonne place nous devons attendre. En théorie il est possible d’effectuer cette traversée à partit du quinze avril. Dans la pratique il est arrivé que des équipages doivent patienter jusque fin Mai.

Nous paressons donc doucement d’un ancrage à l’autre pour terminer par échouer dans la marina locale afin de refaire une beauté à notre navire. Nous y lions connaissance avec d’autres équipages qui sont également dans l’attente. Un norvégien, des anglais, un hollandais et plusieurs français.

Un joli sloop polonais attire mon attention. Je lui rends une visite de courtoisie et j’apprends que son propriétaire est néophyte. Seul son fils ainé, pas plus au courant, l’accompagnera pour la traversée vers l’Europe. Il a acheté son voilier en Martinique et je ne mets pas longtemps à me rendre compte que le navire n’est pas du tout en état de tenter ce voyage. Je lui explique donc avec le plus de tact possible ce que je pense de son projet dans l’état actuel de son bateau.

Il est d’autant plus réceptif à mes arguments qu’il se doutait lui même de l’impréparation du voilier mais ne parvenait pas à faire la part des choses entre l’urgent indispensable et l’accessoire. Quelques jours plus tard il renonce.

Le séjour en marina est pénible. L’air manque et nous sommes incommodés tant par la chaleur que par les moustiques extrêmement agressifs ici.

Nous effectuons les dernières courses et nous préparons à  larguer les amarres pour nous rendre sur l’îlet Tintamarre où nous attendrons des conditions climatiques permettant un tel voyage. Cette petite île corallienne n’est plus habitée depuis une cinquantaine d’années. De la taille d’une petite ville elle a servi  de terrain d’aviation aux alliés durant la seconde guerre mondiale et ensuite de base d’entrainement.  Elle se situe à une dizaine de milles de Saint Martin dont elle fait partie.

C’est à ce moment qu’embarquent Julien et Louise. Nous buvons un dernier verre au bar de la marina et passons une dernière nuit à servir de festin aux moustiques locaux ravis que nous ayons embarqué du renfort. Au matin nous pouvons observer certains d’entre eux la panse bien remplie sommeillant sur les parois des cabines.

Le 08 mai nous quittons définitivement Saint-Martin. Les provisions embarquées nous permettent de rester deux mois à bord sans avitailler à condition de nous restreindre sévèrement dans l’utilisation de l’eau pour les douches. Deux heures plus tard nous atteignons le mouillage sous le vent de Tintamarre. La protection contre la houle n’est pas parfaite mais quel spectacle et, cerise sur le gâteau, nous sommes presque seuls. La plage est parfaite et l’eau dont la température atteint trente degrés est translucide. Nous admirons des baleines et des dauphins au large tandis que notre coque est l’objet de beaucoup de curiosités de la part des tortues marines indigènes. Toutes les quelques dizaines de minutes ces dernières viennent respirer à la surface. Presque toutes y inspirent sept fois avant de retourner dans les fonds pour s’y nourrir de corail ou y brouter l’herbe. Notre mission est la suivant : Prendre le maximum de bon temps en attendant une fenêtre de tir que nous espérons la plus proche possible. En conséquences nous attaquons notre séjour ici par un débarquement à terre. En annexe pour les uns à la nage pour les autres. Nous y visitons une partie de l’île dont on peut se faire une bonne idée de l’ancienne population par l’observation des anciennes clôtures et fondations. Nous retrouvons trace de la piste d’atterrissage et découvrons quelques anciens moteurs d’avions abandonnés là lors de la désertion progressive des lieux. Un innombrable nombre de magnifiques geckos, tous plus colorés les uns que les autres se dorent au soleil. A chaque pas nous les voyons fuir en tous sens. Ils sont extrêmement souples et donnent l’impression d’épouser parfaitement le relief . Lorsque le sol est trop chaud nous nous amusons de les voir lever une patte et puis l’autre afin de la refroidir tant que faire ce peut. La plage est longue de quelque deux cents mètres. Si le week-end la voit envahie par les habitants des terres voisines qui y viennent nager et surtout danser et boire, la semaine et la nuit nous ne sommes que deux ou trois voiliers à y rester ancrés. Dès le soleil couchant le calme s’installe tel un drap de soie déposé sur le lit. Tout l’équipage se retrouve alors et nous prenons un apéritif bien mérité par cette dure journée. Sur le miroir dans la nuit, Fleur de Lys roule doucement. Je profite que nous avons une liaison internet grâce à notre puissante antenne de réception qui capte un wifi distant de vingt kilomètres sur Saint-Martin pour prendre des nouvelles de la météo. Rien de bon à l’horizon. Des vents forts de Nord Est soufflent et lèvent une mer de trois mètres. Dans ces conditions il est préférable d’attendre. En principe il doit tourner au Sud Est et faiblir juste assez que pour que la houle se calme. Nous pourrons alors remonter au nord est en direction de Horta, aux Açores. C’est une période de doutes. Ces conditions favorables vont elles enfin se présenter ? Ne va-t-on pas vivre une année aérologique exceptionnelle qui ne verra pas les vents changer de direction ?
Combien de temps allons nous encore rester coincés ici ? Nous sommes cinq à bord et chaque jour qui passe a pour conséquences de diminuer nos ressources restantes. Ce n’est pas trop grave pour la nourriture. Si nous aurons bientôt mangé tout le frais, il nous reste des semaines de denrées disponibles sous la forme de pâtes de riz ou autres. L’eau potable ne représente pas un insurmontable obstacle non plus étant donné que nous pouvons dessaler celle, inépuisable, de la mer à raison de cinq litres par heures de fonctionnement de notre déssalinisateur. Par contre l’eau douce pour les ablutions est très sévèrement restreinte. Et si nous restons trop longtemps ici nous serons obligés de repartir faire les pleins des réservoirs sur la terre principale. Se laver à l’eau de mer ayant la fâcheuse conséquence de nous couvrir de sel. Le sel retient l’humidité et rend rapidement la situation très inconfortable.

Le quatorze mai l’espoir renait. Dans deux jours les conditions tant espérées devraient être réalité. J’annonce la bonne nouvelle à l’équipage qui la reçoit en demi-teinte. En effet cette information signifie également la fin de notre séjour de rêve le long de cet ilot paradisiaque. Nous profitons à fond des dernières heures ici. Et nous échappons au drame à un cheveu. Véronique et Jan partent avec le dinghie en exploration au sud du récif. Ils y recherchent des fonds marins plus sauvages. Nous voyons en effet que cette zone est balayée par de forts courants et une grosse houle. Ce sont des conditions favorables pour le corail. Ils s’y rendent donc benoitement et aussitôt arrivés une grosse vague déferle. Elle frappe de plein fouet la petite embarcation la projetant en l’air avec ses occupants. Elle se retourne en plein vol, Jan tombe et échappe d’extrême justesse à une blessure probablement mortelle lorsque l’hélice à plein régime le gracie d’un cheveu. Il a failli avoir la gorge tranchée. Ils parviennent heureusement à la remettre à l’endroit et à remonter à bord non sans avoir perdus les palmes masques et tubas qui devaient leur servir pour ces pérégrinations. Avertissement sans trop de frais ! Ouf ! Un peu contrits ils reviennent à la rame jusqu’à nous. Le moteur ayant baigné plusieurs minutes dans l’eau salée va avoir besoin d’un bon nettoyage.

Le quinze les conditions favorables se confirment. Cette fois il semble que cela soit la bonne. Demain nous partirons dans la matinée. Nous profitons de cette dernière journée sur les terres de anciens indiens Caraïbes. La journée s’écoulera en promenades sur le sable chaud et en séances photos sous divers angles afin de garder un souvenir en image de cette journée.

Parallèlement nous vérifions une dernière fois notre état de préparation et celui de notre voilier. Le soir venu, l’annexe est remontée sur le pont et solidement fixée sur la proue. Les rames rangées dans les coffres et le moteur sur sa chaise. Le départ approche. Nous prenons l’apéro tous ensemble. Le dernier avant notre arrivée étant donné que la règle est  que nous ne buvons pas d’alcool en haute mer. Nos sentiments sont partagés entre le cafard de quitter cette zone où nous avons vécu tant d’aventures et la joie de découvrir les Açores sans compter celle de nous rapprocher pour la première fois en deux ans de nos amis et de notre famille.

Véronique prophétise qu’il est possible que les prévisionistes se trompent et que nous nous retrouvions demain dans la situation d’avoir à remonter le vent et la mer en nous retrouvant en réalité aux allures de près. Elle certifie qu’elle ne supportera pas cette situation plus de quelques heures et que dans ce cas nous devrons faire demi-tour ou ne pas partir, tout simplement.

Le soleil se lève à l’aube de ce seize mai. Je reprends les dernières informations météorologiques. Elles ne sont pas aussi favorables que celles des derniers jours mais elles sont suffisantes pour entamer cette longue traversée. Nous partons donc. Jusque dix heures l’effervescence règne. Tous, nous travaillons à la préparation du voilier qui va devoir affronter la très haute mer dans quelques minutes. Deux voiliers charter locaux sont ancré juste à coté. J’observe l’équipage, mi-jaloux de savoir qu’ils seront en Europe plus de dix jours avant nous. En avion !

Nous remontons l’ancre et cette fois la solidarisons solidement du pont. Nous débranchons la commande du guideau pour la mettre à l’abri. Le moteur ronronne alors que nous montons la grand voile au premier ris et que nous déroulons le génois. Le vent est bien en provenance du sud Est. Nous pouvons prendre cap vers notre objectif au près pas trop serré en espérant serrer vers l’est nord est au bon plein car, en théorie, Eole va adonner au Sud sud est.

Le ton est donné immédiatement. Cela sera rude.  la mer est forte et vient par le travers avant. Non seulement nous roulons un peu mais en plus nous tanguons beaucoup. L’étrave fend  violemment les vagues et  l’équipier de quart est régulièrement mouillé par les embruns. Parfois , de grosses quantités d’eau verte viennent s’échouer sur lui.. La pauvre Véronique qui ne voulais pas que nous naviguions plus de quelques heures près du vent va être copieusement servie. En effet, quelques heures seulement après notre départ il vire à l’Est nord Est. Pile en provenance des Açores. Nous infléchissons notre cap vers le nord-nord-est. Je suis déjà content de ne pas devoir mettre de l’ouest dans notre route car je trouverais vraiment déprimant de subir ces conditions en nous éloignant de notre but plutôt qu’en nous rapprochant.
Notre situation est inconfortable mais au moins chaque heure qui passe nous rapproche des Açores. Cinq à bord, nous disposons chacun d’un litre d’eau douce par jour pour nous laver. Nous prenons des douches en remplissant une bouteille en plastique dont nous perçons le bouchon qui joue alors le rôle de la poire de douche afin de ne pas consommer plus que notre dû. Comme un fait exprès, dès que l’un de nous s’est dessalé et réapparait dans le cockpit vêtu de propre, une grosse vague vient frapper la coque par le travers trempant d’eau salée le pauvre équipier qui n’aura profité que quelques minutes de ses vêtements secs.

Le second jour nous avons tous le mal de mer, sauf notre ami Jan. Personne n’est fort malade, mais nous sommes nauséeux et mangeons peu ce qui en est un symptôme évident. Pour la première fois de ma vie d’apprenti marin je prends un médicament pour lutter contre ce mal et en distribue à tous les autres équipiers. Le Stugeron utilisé fait des miracles car quelques dizaines de minutes à peine après l’absorption nous sommes obligés de nous préparer un plantureux repas car nous sommes affamés. La cuisinière de service se demande si c’était une si bonne idée que cela vu les quantités de nourriture que nous absorbons à présent.

En théorie Julien et Louise dorment dans la cabine avant. Depuis notre départ ils y sont beaucoup trop secoués et sont donc obligés de s’allonger dans le carré pour se reposer. D’autant que le voilier prend l’eau par la proue. Celle-ci devant fendre les flots et se trouvant souvent sous la surface,  un chandelier mal serré doit certainement permettre le passage du liquide salé qui coule sur leur couchette. Absolument rien d’inquiétant, par ailleurs puisque nous n’embarquons qu’une dizaine de litres par jour vite évacués par un épongeage quotidien.

Le vent réel est à présent de force 6 . Nous sommes au près serré tentant de faire route au nord-nord-est. Les heures passent au ralenti dans l’inconfort du voilier à la gite. Nos repas se prennent dans des bols à soupe pour éviter de tout renverser et les menus sont très simples pour faciliter la cuisine. Heureusement nous bénéficions de pain frais confectionné tous les matins  par Jan sous les auspices de Véronique . Avoir la chance de disposer d’une telle denrée en haute mer est vraiment très agréable et fait un peu oublier les très dures conditions.

Le grand voyage de Fleur de Lys : Episode 14

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Nous devons reprendre l’avion le trente et un janvier.
Pas de chance, une grève générale va nous bloquer au sol. Nous contactons la compagnie qui reporte le vol d’un jour et c’est finalement le premier février que nous débarquons en Martinique.
Nous avons tant dé-bronzé que le chauffeur de taxi nous accueille comme deux profanes. Nous mettrons quelques jours pour nous réhabituer à la chaleur et aux moustiques, ravis de  notre retour à bord après deux mois de carence.
Mis à part  les cafards, qui ont profité de ces deux mois d’absence   pour coloniser le maximum d’espaces difficiles à atteindre, le voilier va bien. Nous l’aspergeons copieusement d’insecticides divers. Les employés de la marina en ont pris soin et l’amarrage est tel que nous l’avions laissé.
C’est un nouveau voyage qui commence pour nous. En effet, nous sommes seuls Véronique et moi. La suite de l’aventure se vivra à deux et nous avons un gros moment de cafard car nous prenons également conscience que nous entamons la dernière partie de ce grand voyage. Tout a une fin mais c’est la première fois que nous sommes confrontés à la réalité des semaines et mois qui ont défilé nous conduisant à un peu moins de deux cents jours de notre retour définitif vers la Belgique.

Malheureusement nous apprenons également une très mauvaise nouvelle.

Quelques jours avant notre départ, fin novembre, nous avions lié amitié avec un marin de plus de quatre vingts ans préparant son voilier pour retourner au Vénézuela. Il y vit à bord depuis de nombreuses années mais était revenu en Martinique pour infirmer un diagnostic de cancer du poumon . Il est ravi de ne pas être malade car il a vraiment cru mourir de cette pénible maladie alors qu’il n’était atteint que d’une forte infection pulmonaire à présent totalement guérie.
Il a effectué seul les trois jours de navigation jusque ici. Nous bavardons ensemble et échangeons sur les joies et les peines de la vie de voyageur en voilier. Il avait prévu de repartir courant du mois de janvier passé.

Il est retourné comme prévu fin janvier vers le sud. Il ne pouvait deviner qu’il y vivrait  ses derniers instants en une fin tragique et un peu scandaleuse.

En effet, il est au mouillage devant une plage du Vénézuela lorsque la chaine de sa nouvelle ancre casse. Le voilier dérive vers le sable et les rochers qui dessinent cette belle plage. Il tente de démarrer son moteur mais son démarreur fraîchement réparé refuse de fonctionner. Il assiste alors sans pourvoir réagir à l’échouement du navire sur la plage et à la destruction de celui-ci par les coups générés par les vagues qui le drossent sur les rochers. Pour son malheur les garde-côtes débarquent. Pas de chance ce sont des ripous qui vont jusqu’à lui voler le peu d’argent que contient encore son porte feuille après plusieurs semaines de remise en état de son sloop en Martinique. Quelques instants plus tard il s’écroule et se meurt d’une crise cardiaque en terre étrangère. Nous sommes atterrés !                         

Nous restons plusieurs jours encore sur place pour avitailler et nous débarrasser des nuisibles. Dans deux semaines un ami débarquera avec son épouse pour vivre une dizaine de jours en notre compagnie. Ensuite ce sera le tour de mon frère qui nous rendra visite début mars.

      Au près serré en compagnie de Jean-Yves, nous explosons la trinquette dans la brise. Avec deux ris dans la grand voile le sloop s’arrête presque tandis que nous affalons à toute vitesse avant d’aggraver les dégâts. En une dizaine de minutes  nous parvenons à ré-envoyer de la toile et remettons en route. Nous sommes à deux heures de la capitale et décidons d’y faire escale afin de réparer notre voile de brise. Elle est déchirée le long des coutures. Ces dernières ont trop souffert des ultras violets.
Nous ne trouvons pas de couturier capable de la réparer ici à Fort de France aussi Véronique et Jean-Yves partent-ils en expédition pour la déposer chez un voilier qui officie au Marin.

Pour s’y rendre ils utilisent les taxis collectifs, seul moyen de transport abordable ici. La distance à parcourir n’est que d’une petite trentaine de kilomètres, malheureusement les routes sont mauvaises et embouteillées. La vitesse moyenne s’en ressent et ils mettent une heure à arriver chez le réparateur convoité. Ils y déposent notre voile et après un rafraichissement bien mérité entament le trajet de retour. Il est dix-sept heures trente. Ils attendent en vain depuis plus de quarante cinq minutes le passage éventuel de l’un de ces moyens de transport collectif lorsqu’une voiture particulière s’arrête. Le conducteur les invite à grimper à bord. Son véhicule, d’une vingtaine d’année marque déjà bien son âge. Son chauffeur se présente sous le surnom de Schumaker. Ces amis lui ont attribué ce titre en l’honneur des ses performances routières. Il roule en effet très vite mais beaucoup plus mal que le champion de formule un éponyme.

De plus il parle sans arrêt en créole  aussi vite qu’il conduit. Mon équipage a très peur pour sa vie mais n’ose évidemment rien objecter car le pilote fait preuve par ailleurs d’énormément de gentillesse.

Véronique est très soulagée de reconnaître les abords de Fort de France. La compétition automobile sur routes ouvertes se termine. Dans un ultime crissement de pneus la pseudo voiture de course dérape et finit sa course sur le trottoir. Mon équipage en descend soulagé mais très remonté contre moi. En effet, l’idée de se rendre au Marin en voiture est mienne. Véronique voulait que nous y allions avec le voilier. Je lui avais objecté à tort que ce serait beaucoup plus simple en taxico.

Ils me rejoignent donc à bord en fin d’après-midi et sont de fort méchante humeur. Je me fais tout petit tout en préparant un gros remontant.

Jean-Yves est curieux de tout. Il est très agréable d’avoir un tel invité à bord car non seulement tout ce que nous lui montrons l’intéresse mais en plus quel que soit le bon ou mauvais plan que nous lui proposions il est enthousiaste et affiche un grand sourire.
Par contre il me fait peur. En effet, en navigation ses yeux veulent tout voir et ses mains tout photographier. Or sur un navire tel que le nôtre il est primordial de bien se tenir. Lui,  Non seulement il ne se tient pas mais en plus il se déplace de gauche à droite en permanence. Je me demande si je ne devrais pas aller acheter du plâtre en prévention car je pressens qu’il va en avoir besoin. A tout bouts de champs nous devons le ramener à la raison; «  Tiens toi ! Prends garde ! Lâche cette caméra ! Plus tard la photo! » Heureusement pour lui, il a la chance des débutants et rien ne se produit malgré que le numéro d’appel de l’ambulance soit déjà en mémoire dans mon portable. Si nous devions agir comme il le fait nous aurions la jambe cassée ou serions tombés à l’eau depuis longtemps. Pas lui!

Une fois de plus nous profitons pleinement de cette visite d’autant que nous retournons en compagnie de notre hôte dans des lieux déjà rencontrés ce qui nous y permet à chaque fois d’y effectuer des nouvelles découvertes. Saint Pierre et ses rhumeries, Fort de France et ses ruines, le rocher du diamant et son histoire, la mangrove, les trois îlets et bien d’autres sites remarquable de cette magnifique île.

Mais le jour du départ pointe pour lui le bout de son nez et nous l’aidons tristement à embarquer dans le taxi qui le reconduira vers son avion bleu. Ce moment signifie beaucoup pour nous aussi  puisqu’il marque le début officiel de notre trajet de retour.

Le grand voyage de Fleur de Lys : 13 ème partie

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Nous avons décidé de faire route en cabotant d’île en île . Nous mouillerons à la nuit tombée et repartirons à l’aube. Il est important de quitter le mouillage le plus rapidement possible car en agissant de la sorte nous n’effectuerons pas les formalités d’entrée et de sortie des deux états qui couvrent le trajet de notre petit périple. Or, nous risquons une amende si nous sommes repérés à ce petit jeu. Ce faisant, trois journées de navigations seront nécessaires pour parcourir les cent quatre vingts milles qui nous séparent de notre camp de base : La Martinique.

Le long des côtes de Saint-Vincent et les Grenadines nous assistons un triste spectacle : La chasse aux dauphins. Des yoles de pêche de six mètres de longueur sont équipées d’un canon à ressort sur lequel vient buter un très gros harpon relié à l’embarcation par un bout. Équipée d’un très gros moteur, les bateaux n’ont aucun mal à prendre de vitesse les groupes de dauphins croisant  aux alentours pour se nourrir ou batifoler. Un fois au milieu d’un famille la suite est un jeu d’enfants. Il suffit de bien savoir viser.

Sur la carte de certains restaurants des Antilles un plat pas très cher y figure. Le ‘ Sea Food’. Ce met est du dauphin. Les touriste occidentaux  ne le savent évidemment pas car on ne mange pas ce mammifère dans nos pays. Mais ici les protéines de cet animal sont d’autant bienvenues que les réserves halieutiques diminuent dangereusement. La sur-pêche et la pollution due à la culture de bananes en sont les principaux responsables. Mais aussi notre mode de consommation qui génère une pollution mondialisée.

Nous arrivons tranquillement à Sainte Lucie ou nous passerons notre dernière nuit avant notre arrivée au Marin. Nous y assistons à un phénomène qui prend ici une certaine ampleur : un catamaran américain est remorqué par plusieurs embarcations locales. Nous constatons que la chaine d’ancre pend misérablement. Visiblement elle a été coupée et le voilier est parti à la dérive vers la haute mer. Il s’agit en fait d’une escroquerie toute locale. Les propriétaires explorent probablement la région et ont imprudemment laissé leur navire seul. Des malfrats locaux ont découvert l’aubaine. Ils viennent alors discrètement couper la chaine d’ancre et attendent en embuscade. Lorsque le voilier est suffisamment loin en mer ils se rassemblent à quelques barques et partent le récupérer. Ils le remorquent et l’amarrent alors à un corps mort et patientent le temps que les légitimes propriétaires reviennent.

Certains locaux sont en effet convaincus, à torts,  que les règlements internationaux prévoient qu’un navire sans équipage appartient à celui qui le retrouve. Ils ont un peu forcé la main de la  rupture de la chaine d’ancre en la coupant eux-même mais peu importe, nous sommes ici dans le domaine de la prédation, ce genre de détail n’est pas très important.

Les propriétaires étonnés de ne pas retrouver leur bien à sa place, se voient contraints de négocier pour tenter de le récupérer. Ils ont la loi pour eux mais ici la loi ne s’applique pas. En finalité ils seront obligés soit de remonter à bord en force avec tous les risques que cela implique, soit de payer plus de dix milles euro pour récupérer leur voilier. Les escrocs sévissent partout. Également sous le soleil des Antilles.

Il est inutile que nous nous en mêlions, nous ne pouvons qu’assister impuissants au drame qui se joue. Cela dit il est incompréhensible, dans notre chef, de laisser un bateau seul au mouillage surtout si sa valeur dépasse parfois le million d’euros ce qui est courant pour ceux navigant sous pavillon américain.

Début octobre nous accomplissons les formalités pour nous ré-enregistrer au port du Marin. La population est bien soulagée, ici, de ne pas avoir eu à faire face à un cyclone et l’ambiance est souriante comme d’habitude. Après avoir vécu deux mois loin de notre base arrière Fleur de Lys a besoin d’un peu de maintenance que nous allons effectuer en profitant du confort de la marina éponyme.

Nous nettoyons impeccablement tout ce qui peut l’être et simonisons les gel-coat afin de le protéger des UV. Nous vérifions également le gréement et les drosses de barres. En quelques jours nous sommes fin prêts pour entamer des nouvelles aventures.

Elle débuteront pas une courte navigation vers les Anses d’Arlet que nous sommes impatients de revoir. Nous nous y ancrons quelques heures plus tard et avons la joie d’y nager et d’y profiter des eaux limpides profondes de vingt à trente mètres sous la coque. Depuis quelques semaines Christophe et moi nous entrainons à la plongée en apnée. Il est capable de rester une vingtaine de seconde à plus de vingt cinq mètres tandis que j’atteins difficilement la profondeur de quinze mètres. Nous avons une belle complicité et adorons pratiquer cette activité dans cette anse car beaucoup de plongeurs avec bouteilles n’y descendent pas plus bas que nous.  Nous les rejoignons dans les abysses toutes relatives et adorons observer leur réaction lorsque nous passons dans leur champ de vision et qu’ils s’aperçoivent que nous sommes en apnée.

Un jour nous observons tout un groupe à vingt cinq mètres accompagné d’un moniteur qui les entraine à avoir les bonnes réaction si un plongeur est victime d’un malaise. Je ne peux descendre si bas mais Christophe lui en est capable. Aussi je l’envoie faire un petit coucou aux plongeurs. Il descend et s’approche du moniteur mais lorsque que ce dernier le voit il prend un air étonné, fait un malaise et en perd son détendeur. Christophe remonte en catastrophe et paniqué. Il est mort, c’est de  ma faute ? Je le rassure. Mais non, regarde c’est le moniteur !  Il simule un malaise exprès pour observer comment se comportent ses élèves dans cette situation.

Mon fils a eu très peur et est très heureux du dénouement. Il croyait vraiment être responsable d’un accident de plongée . Il n’acceptera plus jamais de jouer ce jeu.

L’apnée est réellement une activité très agréable à pratiquer dans ces eaux chaudes des Antilles. Nous sommes plongeurs avec bouteilles depuis plus de dix ans mais la plongée libre est nouvelle pour nous. Elle doit absolument se pratiquer à deux afin que lorsque l’un plonge l’autre  surveille depuis la surface prêt à le secourir en cas de besoin. L’accident classique est la perte de connaissance durant les derniers mètres de remontée qui implique la mort par noyade si l’équiper n’est pas présent pour tenir la tête de l’inconscient hors de l’eau jusqu’à ce qu’il reprenne connaissance.

Aux anses il est également très agréable de se promener sur la plage. Elle mesure une dizaine de mètres de largeur et est bordée de petites villas. La plupart d’entre elles sont habitées par des pêcheurs locaux en activité ou à la retraite. Quelques unes sont vouées à la location.

L’estran ne mesure que quelques dizaines de centimètres car les marées sont presque inexistantes dans cette région de l’atlantique. Il n’y a donc pas de laisse de mer ce qui explique la beauté du sable blanc peu mélangé de débris. La promenade sur cette plage est agrémentée par les jeux des enfants des vacanciers qui viennent en Martinique rechercher la chaleur et le soleil durant notre saison d’hiver en Europe du nord. Les nouveaux arrivés sont rouges écarlates tandis que ceux sur le départ sont noirs brûlés.

Quelques jours plus tard nous partons pour la ville de Fort de France accueillir notre amie Marianne que nous n’avons plus vue depuis un an lors de sa visite à bord de notre voilier dans les Canaries. Nous regardons son Boeing 747 bleu d’air Caraïbe survoler la colline à quelques kilomètres au sud. Nous sommes amarrés le long d’un ponton inoccupé dans le port qui aurait du servir de  lieu d’amarrage aux ferrys inter îles qui ne viendront malheureusement jamais jusqu’ici.
Dans quelques minutes elle atterrira. Nous sommes ravis de la recevoir de-nouveau à bord. Elle partagera nos aventures une grosse semaine durant.  Au cours d’un grand voyage les visites des amis et amies permettent non seulement de recevoir des nouvelles de vive voix, mais aussi d’améliorer notre ordinaire de quelques produits de notre pays introuvables ici. Marianne apporte également quelques centaines de pages de cours pour que Christophe puisse terminer le programme qui lui permettra d’être capable de passer les examens de fin d’humanité dans quelques mois, entre février et juin. Elle est arrivée très chargée de paquets divers et nous ouvrons ses trésors comme des gosses sous l’arbre de noël. Nous lui ferons parcourir la Martinique en voilier et en bus. Pour la première fois depuis que nous sommes arrivés nous prenons conscience que nous ne sommes plus totalement des étrangers sur cette île. Nous y avons vécu déjà plusieurs mois et commençons à la connaître quelque peu. Elle reprend l’avion début novembre. Nous assistons au décollage avec tristesse. Son avion repart vers la Belgique. Nostalgie et sentiments partagés !

Nous avons pris une grand décision. Christophe devant rentrer en avion en décembre pour terminer sa préparation au jury central et présenter les examens, nous décidons de l’accompagner et de rester deux mois en Europe. Nous confions donc Fleur de Lys à la marina du Marin où il patientera entre quatre amarres en décembre et janvier. Nous reviendrons le lundi premier février.

C’est notre premier retour chez nous depuis dix huit mois. Après avoir débarqué de l’avion et trouvé notre chemin dans le labyrinthe qui permet de se rendre de l’aéroport à station de train, nous nous retrouvons à attendre le TGV dans le froid de la gare de Paris Nord.
Les gens sont pressés et nous bousculent de tous les côtés tandis que nous avançons calmement vers le quai de départ. Nous avons deux heures d’attente. Nous observons nos compatriotes … ils ne nous ressemblent plus. Ils sont blancs alors que ces presque deux années sous les tropiques nous ont sérieusement bronzés en profondeur. Ils sont en stress permanent alors que nous sommes très calmes et prenons le temps. Ils ne sourient pas alors que nous avons le sourire aux lèvres depuis plusieurs mois.

La réadaptation va être difficile.

Nous arrivons chez nous et profitons de la joie des retrouvailles avec Sandra, notre fille. Le soir même nous partons magasiner dans une grande surface. A l’approche de Noël la profusion de produits de toutes sortes et de qualité nous rend presque hilare. Les couleurs, les odeurs, les formes … Nous avions oublié cet aspect de notre vie dans une société riche.

Nous sommes heureux d’avoir pris la décision d’ accompagner Christophe plutôt que de l’avoir laissé rentrer  et devoir se débrouiller seul pour organiser sa nouvelle vie. Il n’a que dix sept ans et a encore besoin de papa et maman.

Le Grand voyage de Fleur de Lys : 12 ème épisode

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Nous profitons d’être ensemble pour organiser une plongée autour du groupe des fameux rochers prometteurs. Nous serons quatre couples de plongeurs répartis dans trois annexes pour y rejoindre un petit renfoncement et nous y amarrer. C’est alors que nous manœuvrons pour embarquer tout monde à bord de Wakamé que nous passons à un cheveu de la catastrophe. Nous sommes six à bord d’un seul dinghie lorsque arrive le second piloté par une des plongeuse. Elle en perd malheureusement le contrôle à pleine vitesse et nous fonce dessus. Je comprends immédiatement que cela va être gravissime. Nous sommes coincés sur l’annexe entre les deux flotteurs du catamaran et ne pouvons donc même pas nous laisser couler dans l’eau. Elle arrive sur nous, moteur à plein régime, c’est la fin. A la dernière seconde elle parvient dans un geste désespéré à faire demi tour,mais ce n’est que pour mieux revenir encore plus vite. J’imagine les morts et les blessés ici, à des heures de tout secours… Heureusement, juste avant de nous percuter,cette fois encore, elle parvient à refaire demi tour et enfin elle comprend qu’elle inverse les gaz. Quand elle croit les diminuer elle les met à fond, et l’inverse. Le drame n’aura pas lieu et après une copieuse engueulade causée par notre stress nous rions de l’accident évité de justesse. Ouf !

Je plonge avec mon équipière favorite, Véronique. C’est le ravissement. Ici les fonds sont vierges et magnifiques. Explosion et exubérance de la vie sous-marine. Coraux, éponges, algues, poissons, tortures marines et requins. Toute la faune et la flore sont au rendez-vous. Sous l’eau la visibilité dépasse les trente mètres et durant une petite heure nous profitons du spectacle magnifique des fonds marins en Atlantique. La nature est ici aussi belle qu’en Égypte. Une fois tous ensemble pour le débriefing l’enthousiasme est général et nous projetons une nouvelle plongée demain.    La nuit tombe, je m’endors doucement bercé par la petite houle qui entre malgré tout dans notre baie. Vers deux heures du matin le réveil est très douloureux. Jamais de ma vie je n’ai ressenti une  douleur aussi vive. Je comprends tout de suite qu’elle est causée par une pierre aux reins. Chaque seconde qui passe semble durer une éternité. Je me rue sur les antis-douleur sans même réussir à atténuer celle-ci. Inutile de réveiller Véronique car à cette heure de la nuit  elle ne pourra rien faire pour moi. La navigation pour sortir de la baie où nous sommes est trop dangereuse sans visibilité.  Il faut attendre le jour pour lever l’ancre et nous diriger vers l’hôpital le plus proche qui se trouve à quatre heures d’ici. Chaque seconde semble une éternité . J’arrive à avoir un instant de répit en mettant sur mes reins une compresse brulante. Toutes les minutes j’accomplis ce geste.

A l’aube je secoue Véronique un peu ébahie par tant d’impatience. Heureusement elle ne met pas longtemps à comprendre l’urgence de la situation et tandis que je me réfugie sur ma couchette elle réveille Christophe et appareille le plus vite possible.

Enfin nous faisons route. Je me tords de douleur dans ma bannette mais suis un peu encouragé par la perspective de recevoir des soins dans quelques heures. Véronique prévient par radio  la marina afin qu’un taxi m’y attende pour me conduire à l’hôpital. Elle s’y amarre fièrement sous les yeux ébahis des locaux qui n ‘ont pas souvent l’occasion d’assister à une aussi belle manœuvre effectuée par une jolie brune sur un joli voilier. Pour ma part, une fois le moteur arrêté je me rue dans le taxi sans demander mon reste et lui demande de mettre pied au plancher vers la terre promise, la clinique locale. Au passage il m’a fallu choisir la destination : ‘Hôpital publique gratuit mais où je devrai subir plusieurs longues heures d’attente avant d’être présenté à un médecin ou hôpital privé dont la file d’attente sera réduite mais la facture certainement beaucoup plus chère ? La douleur intense me fait donner l’ordre au taxi de foncer ventre à terre vers le privé.

En un quart d’heure nous y arrivons et j’y suis reçu immédiatement par un médecin. La douleur  est trop intense et la morphine n’agissant pas, il me propose de m’hospitaliser afin de m’assommer avec des drogues encore plus efficaces ce que j’accepte immédiatement. Une fois la chambre prête on m’allonge sur le lit, me met une voie intraveineuse  et enfin, avec un grand sourire, l’infirmière m’injecte le produit salvateur. Je suis à présent dans les nuages, je vole et ne souffre plus.

Pour aider cette pierre à franchir le canal ou elle s’est bloquée je suis copieusement réhydraté par baxter ce qui pour résultat de me faire courir vers la salle de bain toutes les cinq minutes pour uriner. Durant la nuit, à chacune de mes visites, j’ai l’obligation d’assister aux centaines de cafards surpris par la lumières de l’insomniaque qui se dispersent et font sauve-qui-peut en direction des interstices entre les murs et le plancher.

La soirée et la nuit me voient me lever sans que la pierre responsable de ma douleur,la coquine, ne se trouve piégée par le filtre mis en place par le service médical. Néanmoins le lendemain matin, n’ayant plus mal, le docteur me propose de retourner sur le voilier et d’y surveiller le passage de cette fameuse pierre. Je retourne donc à bord . Je n’aurai plus de douleurs mais appliquant avec sérieux les recommandations du corps médical, la responsable se trouvera finalement piégée une quinzaine de jours plus tard dans le récipient ad-hoc. Depuis je bois plusieurs litres d’eau par jour pour éviter de revivre cette situation.

Septembre défile lentement en navigations locales, repas à bord des voiliers amis, visites en tous genres, séjours à la marina et orgies de mangues au prix imbattable d’un euro les vingt … Nous surveillons l’évolution des conditions météorologiques tous les matins et tous les soirs par internet et admirons de loin les cyclones hebdomadaires se déplaçant sur l’Atlantique lorsque l’un d’eux attire notre attention : il se dirige droit sur nous. Nous décidons de ne pas rester dans la marina car celle-ci, bordée de constructions, est trop exposée aux objets volants éventuels. Nous partons donc nous abriter dans ce que l’on appelle un « trou à cyclones ». C’est une baie, de préférence de faible profondeur et bordée de buissons épais, ne s’ouvrant à la mer que d’un seul côté protégé par une barrière de corail qui empêche la houle cyclonique d’entrer . Cette houle cyclonique qui ne manquera pas de se former lors de l’approche du phénomène est très destructrice par le fait qu’elle va nous faire tirer inlassablement sur nos ancres. A la longue celles-ci risquent de déraper voir de rompre ce qui nous entrainerait inexorablement vers les rochers et donc à la perte de notre navire. Une vingtaine de voiliers et deux yachts à moteur y sont déjà ancrés. Nous choisissons très soigneusement la position où nous mouillons car une fois que le vent se lèvera nous ne pourrons plus en bouger. La baie est très jolie et totalement isolée d’habitations ce qui nous met à l’abri de projectiles lorsque la tempête sera là. Nous sommes prêts et n’avons plus rien d’autre à accomplir qu’à attendre. Nous tuons le temps en visitant le refuge à l’aide de notre annexe et rendons visite aux voisins.

Tous les matins nous observons que les parents de trois des voiliers présents envoient leurs enfants à l’école en dinghies,parcourant une dizaine de kilomètres par des chenaux pour ce faire. Ce sont des voyageurs arrivés il y a plusieurs années qui ont stoppé là leur périple et se sédentarisent. Cela a un côté un peu pathétique car leurs voiliers sont de moins en moins en état de naviguer et ressemblent à une charrette sur laquelle on aurait entassé un épouvantable fatras. C’est un peu à la décadence du voyageur égaré que nous assistons. Par chance nous captons une connexion internet qui nous permet de surveiller l’évolution de la situation plusieurs fois par jour. Il n’est par contre pas très agréable de vivre dans l’angoisse d’une possible catastrophe et je ne parviens pas à penser à autre chose.

Après quelques jours, le phénomène météorologique ayant la bonne idée de faire route au nord, nous remontons la pioche pour nous rendre au mouillage de Saint-Georges. Nous y resterons encore quelques temps avant de constater qu’il  n’y a plus de tempêtes tropicales quittant l’Afrique. La saison est terminée, nous pouvons en toute sécurité remonter vers la Martinique dès que nous le voulons. Fin septembre approchant et notre amie Marianne venant nous rejoindre fin octobre, nous décidons de retourner à notre camp de base.

Nous profitons une dernière fois de nos amis du voilier Wakamé. Nous ne les verrons plus car ils partent bientôt pour la Colombie ayant le projet de passer Panama pour se rendre en Polynésie,ce qu’ils effectuerons avec succès.

En fin d’après-midi nous levons les voiles en direction du nord. Nous passons lentement le long du navire de nos amis, eux et nous  au garde à vous sur le pont. Les larmes coulent doucement. La douleur est très  profonde et sincère. La vie du voyageur est faite de belles rencontres, d’intimité et malheureusement de séparation. .

Qu’est il préférable ? Quitter des gens que l’on a appris à aimer ou n’avoir jamais fait de rencontre afin de ne pas connaître la douleur ?

*** La nuit tombe. Nous profitons de la mer relativement calme . Il reste une vingtaine d’heures avant le baston. Le vent est retombé et ne porte plus complètement le gréement ce qui génère de nouveau beaucoup de bruits insolites et parfois inquiétants des voiles qui battent dans le vide lorsque Fleur de Lys, après avoir été couché par une vague se redresse. Je suis partagé entre l’excitation et la crainte. Durant cette journée j’ai minutieusement vérifié tout ce qui peut l’être sur le navire. De la commande du gouvernail aux haubans du mât en passant par les pompes permettant d’étaler une voie d’eau, tout est en ordre. Nous avons répété plusieurs procédures d’urgence et chacun connaît sa tache et ses responsabilités en cas d’abandon du navire.

Cela dit, l’équipage est serein et  si je me passerais bien volontiers de vivre une telle expérience je suis aussi très excité à son approche car la curiosité est très forte. Même si nous ne les voyons pas, il est certain que d’autres voiliers doivent se trouver dans le même système météo que nous. Il serait amusant de repérer l’un d’eaux, aussi j’analyse attentivement l’image radar. Personne !

Si Eole continue à dormir comme il le fait nous allons être obligés d’appuyer notre marche au moteur pour éviter de rouler et tanguer comme un bouchon abandonné. Il n’y a par contre aucun doute possible sur l’ampleur du phénomène qui nous rattrape. Nous pourrions être trompés par les calmes qui nous entourent mais pas par l’ampleur de la houle qui grossit d’heures en heures. Bien qu’il soit difficile la nuit d’évaluer leur hauteur, les vagues doivent atteindre plus de quatre mètres à présent. Nous croisons beaucoup de physalies, méduses de couleur violette et venimeuses dont une voile gonflée dépasse de la surface ce qui la rend capable de naviguer contre le vent. J’en dénombre presque une toute les trente secondes qui vient caresser notre coque. J’essaye de ne pas me projeter à la nuit prochaine, celle de tous les dangers.

Le Grand voyage de “Fleur de Lys” 11 ème partie

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Grenade est un petit archipel composé, outre l’île principale, de plusieurs petites terres éloignées d’une quarantaine de kilomètres. L’une d’elle se nomme  : ‘l’île ronde’. Nous décidons de nous y rendre afin de jouer aux Robinson puisqu’elle n’est habitée que par une quinzaine de familles de pêcheurs dans son sud. Le mouillage se trouvant au nord nous serons seuls. En quelques heures de voile nous y arrivons sous un magnifique soleil de ce bel après midi d’aout. Seul un catamaran y est ancré. Par discrétion nous le laissons à plusieurs centaines de mètres dans notre sud. Notre pioche tombe sur un zone de sable fin et s’y enfonce à la première sollicitation. Nous assurons le mouillage en tirant fort sur la chaine le moteur en marche arrière. Il tient bien aucun danger donc.

Nous nous trouvons dans un décor de carte postale. Une grande baie couverte d’eau cristalline ceinturée au trois quart par une plage de sable blanc elle même bordée par une foret inextricable de palmiers. Exactement l’image que l’on se fait d’un mouillage de rêve et nous avons la chance de nous y trouver à bord de notre voilier. Nous laisserons passer le temps et les jours à lire,nager et dormir. Puis, finalement lassés de ne rien faire  nous organisons une première plongée avec nos bouteilles. Ce n’est pas simple car seuls en cet endroit, nous n’avons  pas de sécurité pour nous aider en cas de besoin. Le plus dangereux pour nous est de nous voir emporter par le courant sans possibilité de rejoindre Fleur de Lys. Nous décidons donc de traîner notre annexe derrière nous durant toute la durée de nos évolutions et de ne nous éloigner du voilier qu’ à contre courant.

Nous n’avons pas bien choisis le site car les fonds ne sont pas extraordinaires. Quelques poissons et gorgones peuplent cet espace sans plus.  Nous sommes loin des myriades d’organismes marins qui colonisent les fonds de la mer rouge ou nous avons plongés de nombreuses fois. Un groupe de gros rochers de la taille d’un bel immeuble surgit de l’eau à quelques centaines de mètres de notre mouillage. Nous y plongerons la prochaine fois .

Le soir, une yole de pêche nous aborde gentiment. Les trois pêcheurs qui  y travaillent nous proposent du poisson que nous refusons poliment n’en étant pas friands et donc consommateurs uniquement en cas de nécessité… Ils parlent pidgin, un mélange d’anglais et de français très difficile à comprendre pour nous.  Tout en buvant une bière que nous leur avons offerte, ils nous informent qu’ils habitent le sud de l’île et nous invitent à les rejoindre quand nous le voulons pour visiter le village et rencontrer les autres habitants. Ils nous confirment également que nous pouvons rester ici sans danger le temps que nous voulons car ils surveillent discrètement qu’il ne nous arrive rien de fâcheux. Être les bienvenus en terre étrangère est vraiment bien agréable.

Après une bonne semaine d’isolement nous sommes heureux de voir arriver une voile à l’horizon suivie de trois autres. Wakamé mouille son ancre à deux pas de nous accompagné par trois catamarans de leurs amis. Nous fêtons dignement nos retrouvailles à l’aide du rhum local. La soirée se prolonge dans la douceur des températures un peu moins chaudes de la nuit. Quel chance de nous trouver ici. Au moment de regagner ma bannette je dois bien constater que si le mouillage est calme je suis victime d’un roulis assez vicieux induit par l’ingestion des petits punchs locaux. Heureusement le breuvage était de qualité et c’est assez en forme que j’ouvre les yeux sur une nouvelle journée le lendemain.

Je regarde les enfants de nos amis belges jouer dans l’eau le long de la plage en compagnie de Christophe. Ils sont entourés par une douzaines de pélicans noirs qui ne semblent en aucun cas gênés par leur présence pour vaquer à leurs occupations. Ces oiseaux volent en cercle cherchant visiblement du poisson. Une fois une victime repérée, ils tombent en chute libre vers la surface de l’eau où au lieu de pénétrer hydrodynamiquement, ils s’affalent ridiculement dans un splash de bande dessinée. Mort de rire, je reste une bonne trentaine de minutes à contempler ce spectacle inédit.

Je décide alors de m’approcher. En maillot, je quitte Fleur de Lys à la nage et m’approche des enfants et donc des pélicans. Surprise ! Les volatiles n’acceptent pas ma présence. En guise de défense  ils m’encerclent et me bombardent de leur fientes sous les éclats de rire de ma progéniture épargnée. Aucun doute possible, Si les oiseaux tolèrent la présence des petits d’hommes ils n’acceptent pas les adultes dans leur territoire.  Je suis contraint de retourner à bord.

Le Grand voyage de “Fleur de Lys” 10 ème partie

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Nous entrons dans la baie de Saint-Georges, à Grenade. Une trentaine de voiliers y sont déjà ancrés. Comme nous ils viennent s’y abriter des cyclones éventuels. Nous sommes mi-aout et la saison bat son plein, à  présent. Une fois par semaine nous assistons à la formation d’un de ces phénomènes sur le continent africain et ensuite à sa traversée de l’atlantique. Heureusement, jusqu’à présent ils changent tous de trajectoire juste avant d’atteindre les Antilles et vont se perdre en mer vers le Nord.

Le pays est très accueillant, les formalités d’entrées sont expédiées en un clin d’œil et pour une sommes dérisoire. Visiblement nous sommes les bienvenus. Grenade est une île anciennement sous domination Britannique qui a été envahie par les États-Unis sous un prétexte fallacieux peu après qu’elle aie accédé à son indépendance  La politique très sociale qui y était menée ne plaisait pas … Les soldats américains sont repartis depuis longtemps non sans y légitimer un gouvernement qui correspond à leur propres opinions  mais le pays reprend petit à petit une indépendance politique. La population antillaise y parle anglais et un patois local.

Nous devrions habiter cette région jusque mi-octobre pour autant qu’une tempête tropicale ne nous en déloge pas. Notre plan de bataille prévoit que nous restions pas plus de quelques jours au même mouillage et que nous allions tous les quinze jours passer une nuit en marina y refaire les pleins d’eau, effectuer notre lessive, ré-avitailler et laver le voilier. Nous nous installons au mouillage de St Georges, à dix minutes en annexe du ponton de débarquement se trouvant juste devant la capitale.En plein centre ville. Toutes les nationalités sont ici à l’ancre. Des Français, des Belges, des Anglais, des Néerlandais, des Finlandais etc… Chacun vaque à ses occupations … nous recevons quelques visites et papillonnons d’un voilier à l’autre pour lier des liens. Nous retrouvons avec plaisir le sloop belge Pauwke dont j’ai parlé plus haut. Bob y est en pleine forme et nous initie aux coutumes des environs. Il nous donne également les bons et les mauvais plans.  Nous profitons volontiers de ses connaissances dues à sa présence de plusieurs années dans les Antilles.

L’exploration commence par des visites de sites remarquables. Ils sont nombreux.
De sources chaudes en soufrières en passant par la forêt tropicale nous n’aurons pas le temps de nous ennuyer. Sans compter que les fonds marins sont encore en partie préservés et nous réservent de belles surprises. Comme le service de bus est inexistant les habitants se déplacent en taxis collectifs. Ce sont presque tous des camionnettes Toyota capables d’emporter sept personnes mais souvent surchargées de huit occupants supplémentaires. Les uns sur les genoux des autres nous profitons de ce moyen de transport très efficace et peu onéreux puisque un trajet d’une dizaine de kilomètres ne coute que près d’un euro par personne.

Partout nous ne rencontrons qu’une population aimable et désireuse de ne pas entacher la réputation de leur beau pays. Ce dernier est pauvre mais sans misère excessive comme c’était malheureusement le cas à Sainte Lucie. Il n’y a pas les problèmes d’alcool et de drogue qu’il y avait là bas et la police est peu présente et bon enfant. Nous voyons que la violence est très peu fréquente. Nous entendons à la radio que l’on félicite chaleureusement les habitants du déroulement d’une grande fête locale qui n’a engendré aucun incident.

Une autre caractéristique locale est de ne ni arnaquer ni voler les touristes. Nous payons partout les même prix que les locaux et il serait très mal vu par les autres habitants de molester quelqu’un ici. En fait nous sommes considéré comme les autochtones, et n’avons ni plus ni moins de droits que la population. C’est très agréable et cela s’explique en grand partie par une politique volontaire d’accueil mais aussi par le fait que les voiliers charters sont absents de cette île car trop éloignée des bases de locations. Les habitants ne sont donc pas submergés de  ‘ touristes à la semaines ‘ parfois mal élevés et se comportant souvent très maladroitement.

Nous achetons nos fruits et légumes dans la rue à des marchands ambulants. Une sac d’une dizaine de mangues ne coute qu’un euro. Les tomates sont à bon prix et le fruit de l’arbre à pain est pratiquement gratuit. Nous recherchons en vain du chocolat belge dont le sevrage nous est difficile. Dans les grandes surfaces, à part une myriade de sauces différentes, il n’y a que peu de choix dans les denrées. La viande y est surgelée et de très mauvaise qualité. Nous ne prendrons pas de poids .  La seule viande fraîche que nous trouvions est du poulet. En fait des ailes de poulet… Par contre les magasins nous octroient dix pour cent de remise sur notre simple réputation de grands voyageurs à la voile et apportent nos achats gratuitement jusqu’à notre annexe. De temps en temps nous sommes interpellés par un nécessiteux qui nous demande de lui acheter du savon et des protéines ; ce que nous faisons bien volontiers même si nous mêmes n’avons que très peu de moyens.

Nous nageons souvent car les températures sont très élevées, incommodantes de onze heures à seize heures. Fleur de Lys a la coque bleue ce qui est un gros désavantage par ce temps ensoleillé.  

Après quelques jours nous levons l’ancre pour nos rendre à Prickly bay, située à deux heures de voile d’ici. Nous pensions arriver dans une jolie rade bien calme. Une fois arrivés nous sommes contraints de tenter de nous faufiler dans ce qui ressemble à  un hlm pour voiliers américains. Ces équipages des usa  viennent en fait se réfugier ici durant la saison des tempêtes qui sévit en Floride. En novembre ils retourneront  vers les États-Unis pour y passer l’hiver. Nous constatons avec tristesse qu’ils ne se mélangent pas et vivent terrorisé de tout imprévu qui pourrait se produire. Nous nous sentons presque des intrus dans ce lieux et avons le plus grand mal à trouver une place où mouiller. Ces voiliers ne bougeront pas d’un pouce les deux mois que nous vivrons ici.

Une nuit dans cette baie suffit à nous convaincre de ne revenir que pour nous y protéger d’un éventuel coup de chien. Nous partons donc.

Nous naviguons vers l’extrême sud de Grenade. Il s’y trouve en effet un chantier naval qui a très bonne réputation et auquel nous allons demander si ils ne disposent pas de temps pour sortir de l’eau Ercolausa,  le sloop de nos amis   qui se trouvent à Trinidad pour le moment. Bien que balisée par les propriétaires du chantier, l’approche de la petite anse ou il est situé est difficile et très dangereuse; la mer y déferle et je n’ose imaginer ce qui se passerait en cas de gros temps.  Nous y jetons l’ancre parmi cinq autres navires et nous rendons à terre au bureau de l’entreprise. Les gens y sont charmants mais ils ne manquent pas de travail et nous annoncent qu’il n’est pas possible d’accéder à notre demande avant un gros mois, ce qui ne convient pas à nos collègues qui resteront donc à Trinidad pour y effectuer tous les travaux nécessaires à la maintenance de leur joli voilier. Nous partons en exploration et à cette occasion nous avons la réponse à une question que nous nous posions depuis notre arrivée dans les Caraïbes. Tous les jours, à la nuit tombante, commence un concert dont la musique ressemble à celle que produiraient un milliards de sauterelles en goguette.
Or nous avons interrogé la population Martiniquaise à ce sujet sans obtenir de réponse satisfaisante. Marchant les long d’un déversoir, nous entendons en plein jour le joli son inconnu. Curieux, nous approchons du bord pour constater que ce magnifique vacarme est joué par des myriades de minuscules grenouilles qui ne mesurent pas plus d’un centimètre du museau au bout de la queue qu’elles n’ont pas … Nous continuons notre promenade heureux d’être un tout petit peu moins ignorants.

Fleur de Lys ayant besoin d’être nettoyé nous nous rendons dans la marina de St Georges . C’est un endroit ultra moderne dirigé par un personnel local bien au fait de ce genre de travail. Nous y sommes amarrés le long d’un quai prévu pour accueillir les super yachts de plus de trente mètres. Notre sloop y paraît minuscule et bien vulnérable. Nous retrouvons avec grand plaisir le couple formant l’équipage d’un joli  voilier tout jaune rencontré aux Canaries.
A ma grande surprise, par des températures de plus de trente degrés, la skippeuse est en train de façonner un bonnet de grosse laine au tricot. J’ hallucine ? Non, ils sont grands parents pour la première fois et vont rendre visite à leur descendance dans quelques jours. Nous nous saluons chaleureusement. Comme je leur demande des nouvelles du chien qu’ils avaient à bord aux Canaries, j’apprends que ce n’était pas le leur. Le capitaine d’un bateau voisin, propriétaire de ce chien avait dû rentrer en France d’urgence pour des raisons médicales graves. Ils s’étaient gentiment proposé de servir de nounou jusqu’à son retour, sans se douter que ce troisième équipier devrait passer finalement  deux mois à bord.

Nous faisons la connaissance d’un catamaran belge ‘ Wakamé’. Ils sont six. Parents  accompagnés de leurs quatre enfants de sept à quinze ans. Ils se sont rendus propriétaires de ce voilier en Martinique afin de rejoindre la Polynésie, ayant le projet d’y revendre le navire et rentrer en Belgique . Ils se sont donnés deux années pour ce voyage.

Très vite nous nous lions d’amitié. Christophe donne quelques conseils informatiques à Daniel, le skipper, et devient finalement inséparable de l’équipage de Wakamé. Séparé de jeunes de son âge depuis plus d’un an, il est ravi de pouvoir renouer des relations autrement que par internet . Toute la journée il joue le rôle de frère aîné.

Nous profitons de ces quelques jours en marina pour repartir en exploration. Nous sommes invité à une marche locale. Nous laçons nos meilleures bottines de quinze lieues pour nous rendre au lieu de rendez-vous. Une association y organise cette activité tous les quinze jours afin de favoriser le sport à Grenade. Arrivant à bord d’un taxico nous constatons qu’une joyeuse bande de drilles est déjà présente. Si nous ne sommes pas dans le peloton de tête nous emprunterons des chemins battus par plusieurs centaines de marcheurs avant nous. Nous écoutons attentivement les consignes et nous inscrivons dans la section ‘ débutants’ puisque nous sommes ici pour la première fois.

Le responsable de l’organisation a le privilège d’accueillir chaleureusement les nouveaux mais aussi, celui nettement moins agréable de devoir boire une bière locale dans la chaussure d’un de ces novices. Dès l’heure de départ prévue atteinte, il profite  de la puissante sonorisation pour demander à ces  nouveaux de se faire connaître. Nous nous abstenons de nous dénoncer afin d’épargner nos bottines… Le départ est donné après les obligatoires discours des politiques. Après seulement vingt minutes de suivi minutieux du parcours balisé par des confettis,  nous constatons que nous revenons au point de départ. Déjà ? Eh oui, les débutants sont ici vraiment débutants. Nos glorieuses bottines de marche, embarquées depuis la Belgique ne serviront pas à grand chose, une fois de plus. Repassant par le bureau d’inscription nous y recevons un diplôme certifiant que nous avons perdu notre virginité de non- marcheurs. Pas chère payé cette initiation ! Nous retournons à bord pas du tout fatigués mais très amusés par cette locale expérience.

Le Grand Voyage de “Fleur de Lys” 9 ème partie.

Par

Les jours puis les semaines défilent. Notre vie s’organise entre farniente, navigations d’une vingtaine de milles, visites du pays en bus et pied, recherche de nourriture, natation et plongée sous-marine. Sans oublier les contacts avec nos amis en Belgique et les visites aux autres voyageurs dans les mouillages.

Nos lieux de prédilection en Martinique sont les anses d’Arlet pour les joies de la natation et de la plongée sous marine que nous pratiquons depuis une dizaine d’années Véronique et moi. Une trentaine de voilier y sont ancrés en permanence dont quelques grands voyageurs avec qui nous lions amitié.

Nous y faisons aussi la connaissance d’un ketch de 14 mètres : ‘You Min’. son couple de propriétaire se tâte pour savoir si oui ou non ils vont partir en grand voyage avec ce navire. Nous échangeons souvent avec eux et poussons pour qu’ils remontent leur ancre et quittent leurs habitudes avant de ne plus jamais avoir le courage de partir.

Les plongées aux Anses d’Arlet sont parmi les plus belles de la région. Les coraux y sont encore en bonne santé et la sur-pêche locale n’y a pas encore décimé toute la faune. Nous nous y rendons bouteille sur le dos grâce à notre annexe surchargée. Nous l’amarrons à une bouée de pêche et plongeons. L’eau est limpide, chaude et les fonds colorés. Nous y descendons jusqu’à une trentaine de mètres de profondeur juste avant que les clubs de plongées n’arrivent. Les poissons y sont alors encore nombreux et en général nous avons le privilège d’ assister à leur recherche de nourriture. Une heure plus tard nous effectuons nos paliers de décompression et retournons à bord de Fleur de Lys nous nous prélassons le reste de la journée en siestes et lectures diverses.

Lorsque deux ou trois jours sont passés nous partons pour Fort de France. Au vent la capitale est distante de seulement huit nautiques. Nous parvenons à les effectuer en seulement trois bords. Le mouillage se trouve devant le Fort Saint Louis. En saison nous y avons dénombré plus de trente voiliers.

Il est toujours très spécial de se trouver à l’ancre devant une grande ville car le brouhaha du bourg contraste avec le calme de la mer. Mais Fort de France n’est pas une capitale très tranquille. Le pouvoir municipal en place organise beaucoup d’activités différentes tant culturelles que musicales pour ses concitoyens. Et les citoyens, justement, ne conçoivent pas d’écouter de la musique autrement que le volume poussé au delà de ‘à fond’…Tellement au delà que les sons sont souvent distordus  ce qui est triste pour la qualité d’écoute. Ambiance et acouphènes garantis, par contre.

De la capitale nous prenons tout un réseau de bus afin de visiter les sites remarquables. Autant le dire tout de suite, une vie ne suffirait pas à tout appréhender tellement l’île est belle et finalement diversifiée en paysages bien que tous volcaniques. Le service de bus est moyen et souvent en gréve. Nous sommes les seuls touristes à en tirer profits. Les chauffeurs très bourrus au premier abord  se plieraient en quatre ensuite   pour vous plaire. C’est une caractéristique locale que cette immense gentillesse cachée sous une très fine couche de grognerie. Un jour, prenant l’un de ces bus jusqu’à son terminus, son chauffeur apprend que nous nous rendons plus loin pour y débuter une promenade pédestre. Il n’hésite pas à parcourir trois kilomètres de plus pour nous y déposer. Nous n’avons absolument pas eu à le lui demander. C’est sa gentillesse naturelle qui reprend le dessus. Formidable Martinique !

C’est ici que nous avitaillons Fleur de Lys. Nous retrouvons les mêmes enseignes qu’en Europe mais les prix pratiqués sont en revanche de deux à trois fois plus chers. Nous laissons le voilier à l’ancre et nous rendons à pied vers les grandes surfaces. Le marché local est encore    nettement plus onéreux car les vendeuses y appliquent des tarifs différents en fonction de la couleur de votre peau. Vraiment dommage à constater mais c’est la réalité et un des mauvais côtés de cette région. Après quelques jours à Fort de France nous levons l’ancre en direction de la ville de Saint Pierre. Située à trois heures de navigation, elle est au pied de la montagne pelée, volcan célèbre qui a tué tous les habitants de la ville ( trente milles morts) lors de son explosion en 1902. A présent une petite dizaine de milliers de personnes ont reconstruits sur les ruines de l’époque ce qui permet de bien se rendre compte de la catastrophe tant les vestiges y sont encore nombreux.

Nous nous ancrons juste face au ponton local afin de ne pas devoir effectuer un trop long trajet avec notre petite annexe lorsque nous désirons nous rendre à terre. Le site est vraiment spectaculaire d’autant que la journée le vent dévale les pentes du volcan et vient violemment frapper la dizaine de  navires qui tirent fortement sur leurs ancres.

De notre mouillage nous n’avons que trois minutes de dinghie en direction du large à effectuer pour plonger sur une célèbre épave coulée lors de la catastrophe du début du siècle dernier.

En effet, un voilier d’une grosse centaine de mètres, le Roraima, était à l’ancre presque à l’endroit ou nous sommes lors du phénomène volcanique. Il a coulé par soixante mètres de fond. Nous nous y rendons régulièrement au petit matin pour y profiter des rayons de soleil qui viennent le caresser doucement malgré la profondeur importante. La température de l’eau, cristalline,  atteignant presque trente degrés j’y plonge sans aucune combinaison.

Nous avons exploré cette épave couverte de coraux et squattée par un grand nombre de poissons divers une bonne dizaine de fois sans incident. Nous sommes équipés de bouteilles de dix litres gonflées à deux cents bar ce qui nous permet de rester une trentaine de minutes à la profondeur de quarante cinq mètres et de disposer ensuite d’air en suffisance pour une lente remontée en sécurité et les paliers de décompressions dont la durée peut atteindre une grosse vingtaine de minutes.

A Saint Pierre également, les journées sont douces et tranquilles. En dehors de la pongée et des promenades nous paressons doucement à bord. Christophe prépare ses cours de huit heures à midi tous les jours ouvrables en vrai petit fonctionnaire tandis que je lis, dors et lis encore. L’obscurité tombe vite sous les tropiques. Vers 18h00 la pénombre nous envahit suivie par la nuit. Nous soupons juste avant celle-ci car je n’aime pas manger dans le noir. En général je tombe dans les bras de Morphée vers vingt heures pour m’en extraire à sept. Presque un tour de l’horloge de sommeil. Mais je me réveille toutes les deux ou trois heures quelques minutes le temps de contrôler que tout va bien à bord.
J’écoute et surveille les bruits de la nuit. Un son inhabituel me fait immédiatement me lever et vérifier la position du voilier et la tenue de l’ancre. Le dérapage incontrôlé étant le plus grand des dangers qui nous guettent lorsque nous sommes au mouillage. Tandis que je paressais, justement, j’aperçois un gros dinghie à la dérive. Je l’observe le temps de m’assurer qu’il n’y pas un nageur au bout de son amarre qui s’en sert comme bouée géante. Je ne vois personne autour et décide dont d’aller le chercher avec notre annexe. Une heure plus tard j’entends des bruits sur le ponton à terre. Les propriétaires sont de retour et très paniqués de ne plus retrouver leur bien. Nous leurs faisons des signes et assurons leur transport jusqu’à bord d’où, soulagés, ils repartent vers leur ketch ancré à quelques dizaines de mètres.

De mouillage en mouillage les semaines puis les mois passent.

En avril, alors que nous sommes en route pour le Marin depuis fort de France, le vent est aux abonnés  absent  côté caraïbes, ou nous sommes. Nous avons le temps et nous aimons la voile. Au lieu de naviguer au moteur nous nous éloignons des côtes pour y chercher une meilleure brise.

Cette décision toute simple va avoir un grand impact sur la vie de deux personnes. Nous sommes seuls au large, remontant le peu de vent que nous avons trouvé en configuration ‘ tout dessus’ . Nous apercevons deux objets loin sur notre droite. Véronique décrète que ce sont des noix de cocos ce dont je ne suis pas du tout certain. Même à l’aide de jumelles je ne parviens pas à identifier ce que j’observe. Curieux, je dévie notre course. Stupeur ! Ce sont deux plongeurs. Un couple  qui a été entraîné par le courant. Au moment où nous arrivons la femme, en panique, est déjà en train de boire un peu la tasse alors qu’elle dispose de son gilet de plongée dont elle peut évidemment se servir comme moyen de flottaison aussi à la surface. Nous manœuvrons et affalons de manière à les embarquer. Nous prévenons ensuite les autorités locales qui sont ravies. En effet, ces plongeurs étaient recherchés par leur club mais pas au bon endroit. Sans notre passage inopiné il est probable que l’on ne les auraient jamais retrouvés car une fois au large on dérive très vite encore plus loin.

Du marin nous partons vers Sainte Lucie pour y acheter des légumes. Nous déplacer à la voile ne coute rien et ils y sont trois fois moins cher qu’ici. De plus nous avons le temps.

C’est à l’ancre dans la baie du Marigot que je décroche l’iridium. Ckool, de retour en Martinique après une visite plus au sud? nous informe que la courroie de distribution de leur moteur ayant cassée, ce dernier est  à remplacer. Le chantier naval du Marin leur annonce un cout de plus de huit milles euros pour tout réparer. Vu le modèle de moteur embarqué sur leur voilier déjà assez ancien, je suis révolté par cette vraie tentative d’escroquerie et leur propose notre aide qu’ils acceptent bien volontiers. Nous retournons donc illico en Martinique et les y rejoignons à l’ancre aux Anses d’Arlet. Après expertise le moteur est réparable assez facilement. Ils commandent les pièces en France et deux semaines plus tard, et cinq cents euros en moins, tout est réparé par eux en suivant mes indications. Ouf ! Ils entament le long trajet de retour dans quelques jours. Nous penserons souvent à eux.

Nous profitons de notre présence dans l’anse pour rendre un visite de courtoisie à nos voisins du voilier You Min.You Min est un ketch en acier d’une vingtaine d’années. ses propriétaires, à présent jeunes pensionnées, l’occupent depuis une dizaine d’années, travaillant en Martinique.  Ils nous proposent de naviguer de concert vers le nord afin de rejoindre les Iles Vierges britanniques à plusieurs jours de navigation d’ici.
L’idée semble bonne mais je suis partagé. En effet, la saison des cyclones approche à grand pas et il n’est pas vraiment sécurisant de nous rendre inutilement vers le nord alors que en cas de problème la survie de notre matériel nous imposera de nous protéger en nous rendant  le plus près possible de Trinidad, c’est à dire au Sud. De plus, en été les alizés vont fléchir au Sud Est ce qui va singulièrement nous compliquer le trajet du retour.

Néanmoins, fin Mai nous acceptons de les accompagner. Nous caboterons d’île en île jusque là.

Première étape : La Dominique où nous nous ancrerons le premier soir sans mettre pied à terre, toutefois. Nous la visiterons plus tard lors de notre voyage retour.

Le lendemain nous approchons des ‘ Saintes’ au sud de la Guadeloupe. Après une très belle journée de navigation au largue, c’est un vrai bonheur d’entrer dans ce minuscule archipel de quelques îles.
Celle que nous abordons est habitée de blancs…Nous n’avons plus l’habitude d’autant qu’ils utilisent les mêmes bateaux de pêche et les même techniques qu’en Martinique. Seule la couleur diffère. C’en est presque comique. Nous y resterons deux jours à l’ancre et visiterons la minuscule terre. Si la région est belle le tourisme de masse et le comportement des touristes a bien perverti certains habitants qui sont habitués à l’argent facile et n’ont plus aucun sens de la mesure. On voit des cahutes mal fagotées ou l’on vend une limonade à plus de cinq euros. Triste !    On y loue également des cyclomoteur à la journée au prix de l’or en oubliant de signaler aux touristes que l’ensemble du réseau routier ne mesure que moins de cinq kilomètres et qu’ils en auront fait le tour en moins d’une demi heure. Cela dit,la vue depuis le sommet de l’île vaut le détour et nous en profiterons pour tirer quelques belles photos de notre voilier et de celui de nos amis.
Les deux étapes suivantes nous portent au Nord de la Guadeloupe où je me sens de plus en plus mal à l’aise.

En effet, le cap retour sera Est Sud-Est. Or,alors que nous voguons vers le nord ouest les alizés tournent justement à l’est sud est. Contrairement à la majorité des équipages dans la région, je n’ai aucune envie de naviguer au moteur pour rentrer en Martinique. Sans compter que remonter le vent et la mer au moteur est une dure punition et nous met à la merci du moindre problème mécanique toujours possible. Je décide cependant de continuer et de naviguer encore ensemble, You Min et nous, jusqu’à l’île de Montserrat. La navigation de concert est agréable car nous avons tout le loisir d’observer nos voisins sous voiles. Et c’est vraiment un joli spectacle que de les voir tracer leur route à côté de la nôtre. Leur proue fend les flots avec puissance et grâce. Au milieu de l’après midi nous nous trouvons sous le vent des terres ce qui nous oblige à terminer notre trajet au moteur. Nous visons une baie au nord ouest, la seule encore praticable pour les voiliers de passage.

Le crépuscule approche à pas de loup. Nous sommes à l’ancre et la clarté nous autorise encore à  constater les immenses dégâts occasionnés par le réveil de son volcan en 1995. Les deux tiers de la population a quitté l’île depuis cette période tandis que ceux qui restent tentent de subsister à l’aide du tourisme qu’ils relancent doucement sur les quelques kilomètres carrés épargnés, ici au nord, la seule partie qui n’est pas envahie par les cendre volcaniques. Passer la nuit au mouillage dans un tel endroit est un peu surnaturel. Nous ne sommes que trois voiliers en tout, y compris nos amis. Le nuit sera agitée par les vagues levées par les vents catabatiques qui dévalent les pentes du volcan lorsque les parois de ce dernier se refroidissent à la faveur de l’obscurité. Fleur de Lys tire durement des bords sur sa chaine. Nous sommes au aguets du moindre indice nous permettant de croire que nous n’en sommes plus solidaires. Toute la nuit nous sommes secoués par des rafales atteignant parfois plus de trente cinq kts. Malgré que nous ayons mis une alarme nous signalant tout mouvement de plus de vingt mètres, je dors mal et vais régulièrement contrôler notre tenue. Ces levers nocturnes me permettent d’observer le volcan éclairé par la lave qui en sort encore.

Le lendemain, peut être un peu trop fatigué que pour y voir clair, je décide de faire confiance à mon instinct de prudence. Je vais annoncer à nos amis que je ne continue pas vers les îles vierges comme prévu. Ils sont un peu consternés, je le vois. Je suis triste de « manger ma parole »mais la santé du voilier passe avant toutes les autres considérations. Ils respectent notre décision mais je le sens chagrins. Dans tous les livres ont déconseille fortement de se trouver au nord de la Martinique à partir du mois de fin mai. Juin approchant je préfère y redescendre lentement.

Nous nous quittons donc un peu tristement. Eux partent vers le nord tandis que nous naviguons vers Point à Pitre où nous avons décidé de caréner notre voilier ce qui est bien nécessaire. Comme prévu la navigation est très dure vers la Guadeloupe puisque nous remontons la mer et le vent. Mais elle est vivifiante. 

Nous abordons le Nord du papillon que rappelle la forme du pays. Au centre se trouve la rivière salée qui marque en fait la séparation entre les deux parties de l’ile. La profondeur y atteint presque partout un peu plus de deux mètres sauf au début du chenal qui est ensablé sur une grosse centaine de mètres et ne permet plus le passage qu’aux unités de moins d’un mètre cinquante de tirant d’eau.

Nous voulons absolument, contre l’avis de locaux, tenter l’aventure de la traversée de ce canal naturel qui divise ce pays en deux entre la basse et la haute terre. Malheureusement le voilier ayant deux mètre de tirant d’eau il n’est pas possible, en théorie, de le franchir.

Mais, très décidés nous avons un plan. Puisque nous ne serons réellement bloqués que sur une petite portion d’un peu plus de cent mètres ou la profondeur ne sera pas garantie nous nous y échouerons volontairement. Ce que nous faisons joyeusement. Ensuite nous plongeons pour observer le résultat de notre échouage volontaire pour constater que la quille est enfoncée d’une trentaine de centimètres dans le sable. Nous portons alors une ancre à une cinquantaine de mètres à l’avant de la proue. Et … Nous attendons gentiment qu’un bateau à moteur local passe à côté de notre voilier. Comme ils naviguent à toute vitesse,  ils créent une grosse vague qui nous permet d’avancer de quelques mètres en tirant sur la chaine au bon moment avant de nous ré-échouer à nouveau.
Après le passage de la troisième vedette nous sommes à flots. C’est le sourire aux lèvres que nous remettons l’ancre à poste pour nous diriger vers Point à Pitre. Nous devrons malheureusement passer la nuit dans la mangrove car deux ponts levis enjambent la rivière. Ils n’ouvrent qu’à cinq heures du matin, une seule fois. Nous mouillons donc à quelques mètres du premier. Nous sommes seuls au monde …en compagnie des moustiques qui ne vont pas laisser passer une telle aubaine. Un trio d’idiots qui passent la nuit dans la mangrove ne se pointe pas tous les jours. C’est donc une vraie fête pour eux et je garderai les stigmates de cette nuit toute une année durant.

Au petit matin, allégés de quelques grammes de sang, nous reprenons notre route au moteur vers notre objectif. Les opérateurs des ponts étant arrivés bien à l’heure, à notre grand soulagement tellement nous ne désirions plus revivre une telle nuit sous les attaques en piqué des insectes vampires. Une fois arrivés dans la marina de Point à Pitre nous demandons les tarifs pour sortir notre voilier de l’eau. Ils sont raisonnables étant à peu près équivalents aux bons chantiers en Europe et quatre fois moins chers qu’au Marin. Ouf !

Nous sortons donc notre coque de l’eau pour un lifting bien utile. Nous la passons au nettoyeur haute pression afin d’enlever toutes les traces de l’ancien antifouling avant de la poncer légèrement pour favoriser l’accroche du primaire que nous allons d’abord appliquer. Les commerçants sur le terre plein sont plein de gentillesse et de prévenance malgré qu’ils aient bien compris que nous ne serons pas clients, effectuant tout nous même. Les uns nous conseillent, les autres nous prêtent des outils gratuitement … L’ambiance est totalement différente qu’en Martinique. Ici les commerçants sont commerçants et prêts à aider du mieux qu’ils peuvent les voyageurs très peu argentés que nous sommes.

Quatre jours seront nécessaires à nettoyer la coque et y appliquer cinq couches du cher antifouling. Travail de fourmis effectué en pleine chaleur sans le moindre vent pour nous rafraîchir. Une coque de voilier de quatorze mètres paraît infinie vue du dessous en compagnie d’un rouleau de peinture de quelques centimètres de largeur. Nous dormons sur Fleur de Lys la nuit malgré que nous soyons sur un ber. A cette occasion nous entendons souvent des rôdeurs à la recherche de maraude. Heureusement on nous a conseillé de monter l’échelle à bord une fois la nuit tombée pour éviter les visites nocturnes et de ne rien  laisser trainer que l’on ne veut se voir voler. Le chantier jouxte en effet un énorme bidon ville ou le niveau de vie est vraiment au plus bas. Certains de ces habitants n’ont pas d’autres solution que la rapine dans ce pays ou le chômage fait des ravages malgré le niveau de vie très élevé de certains.

Après cet épisode nous replongeons Fleur de Lys au bain-Marie que constitue presque la mer des caraïbes tant l’eau y est chaude en cet été approchant.  Il flotte sans présenter de fuites aux vannes. Ouf !

Sandra arrivant dans quelques jours nous voguons vers la Martinique non sans nous arrêter de nouveau aux Saintes.

Cette fois nous y rencontrons Pauwke , sloop de 33 pieds sur lequel Bob, le skipper belge néerlandophone parfait bilingue  bourlingue, sans date de retour, et navigue du nord au sud des caraïbes en fonction de la saison et de ses envies. En discutant autour d’un café avec lui nous obtenons un tas de renseignements intéressants sur l’ile de Grenade d’où nous admirerons les cyclones passant plus au Nord dans quelques semaines.

En quittant notre mouillage des Saintes nous passons à deux doigts de la catastrophe. Dans une passe étroite bordée de rochers notre hélice se prend dans un casier de pêche. Le moteur s’arrête et nous dérivons inexorablement vers ces rochers. Le naufrage approche. Heureusement à ce stade nous sommes bien entrainés et comme il n’est pas possible de lever une voile rapidement nous sautons sur le guindeau électrique afin de mouiller une ancre. Les fonds sont à vingt mètres. Toute notre chaine y passe mais Fleur de Lys met son étrave en direction du vent ce qui indique sans erreur possible que l’ancre accroche.  Nous prenons des amers pour vérifier si nous dérapons. Tout va bien, nous sommes provisoirement tirés d’affaire. Christophe qui s’équipait déjà  plonge afin de couper les bouts qui bloquent notre hélice. Une fois dégagée nous remettons en route pour hisser les voiles un peu plus loin et faire route en direction du Marin, en Martinique. Décidément, dans ce genre de voyage tout peut arriver à tout moment !

En aout, Sandra qui est ici depuis un mois se prépare à repartir. Mais avant elle va assister à un spectacle incroyable : «  la course de Yoles rondes ».

Les yoles rondes sont des pirogues d’une dizaine de mètres de long. elles ne sont ni pontées ni quillées. Dirigées par une douzaine d’équipiers qui font contre-poids grâce à des perches dépassant des cotés gauche et droit, elles peuvent remonter le vent à presque huit nœud. Chaque année une quinzaine d’équipe se mesure en effectuant le tour de la Martinique ce qui leur prend une semaine en naviguant des étapes d’une petite journée. L’évènement vaut ici le tour de France à vélo. Tout le monde veut le suivre et la radio locale lui est entièrement dévoué. Les Martiniquais louent tout ce qui peut naviguer pour suivre leur équipe favorite ce qui donne le spectacle d’un petite vingtaine de yoles entourées de plusieurs centaines de navires en tous genres. Catamarans, yacht à moteur, barquettes … Tout est bon du moment que ca flotte plus ou moins.

Une partie de la course se déroule le long de la côte sous le vent c’est à dire dans les eaux normalement calmes et protégées des caraïbes. Mais durant la compétition ces eaux sont tellement agitées par le passage des navires suiveurs  que certaines yoles y coulent .  Incroyable mais vrai ! Chaque soir l’arrivée ad lieu dans une baie différente. Les spectateurs y passent la nuit sur leurs yachts très souvent en surcharge. Ils  y dansent chantent et boivent jusqu’au petit matin. Le départ est donné à dix heures mais il n’est pas rare que les yoles se retrouvent seules en mer jusque midi, heure la plus matinale à laquelle les suiveurs ont réussi à se dégriser. Le spectacle est très coloré par les voiles différentes et nous assistons à une vraie fête populaire.
Je décide de placer stratégiquement Fleur de Lys à l’entrée de l’une de ces baies à deux jours de la fin de la compétition. Nous positionnons soigneusement notre ancre afin d’être à une bonne place tant pour assister à l’arrivée que pour nous trouver à l’endroit le plus sur pour ne pas nous voir percuter par les équipages de supporters en liesse.

Il est seize heures nous sommes fin prêts. Une myriade de petits points apparait à l’horizon. Ce sont eux. Les points colorés sont les compétiteurs tandis que les autres sont les spectateurs, vingt fois plus nombreux. L’eau s’agite de plus en plus, ils approchent. Nous entendons un mélange de musique, de bruit de moteur et de cris. Le volume sonore empire tandis que nous sommes à présent bien ballotés par des vagues d’un mètre. Les suiveurs font la course à la meilleure place pour passer la nuit. Nous sommes croisés par plusieurs centaines de yachts à moteur ou à voile mais naviguant au moteur. Nous sommes très impressionnés par l’ambiance folle de communion disparate qui règne à présent. Les derniers passent enfin une heure après le début des évènements et la mer se calme. Le bruit par contre restera assourdissant jusque très tard dans la nuit. Lorsque nous nous lèverons vers sept heures nous constaterons être les seuls éveillés et verrons passer les yoles alors que tout le monde dort encore.

La radio envoie une équipe à chaque étape. Elle y interview le maire qui parfois, dans un excès de lyrisme et de rhum transforme cette locale compétition  en ‘ championnats du monde des yoles rondes’.
Quelle fête !

Elle marquera le fin provisoire de notre séjour ici. Sandra étant retournée en Belgique nous partons vers le sud en destination de Grenade.

**Véronique tente de prendre les mails et les fichiers météos. Le bateau tangue et roule sous les effets de la mer qui grossit. L’ordinateur, posé sur la table à carte, ne demande qu’à ce débrancher de l’iridium ce qui nous oblige à recommencer toute l’opération de connexion à son début. Hors connexion nous positionnons Fleur de Lys sur une carte informatisée. Nous choisissons alors une zone pour laquelle nous désirons des informations météorologiques ainsi que la précision de ces données avant de brancher le pc au téléphone satellite et d’envoyer l’ordre de connexion. Plus les données demandées sont nombreuses plus la connexion sera chère et longue. Or,  il n’est pas rare d’avoir des coupures  parce que la couverture satellite est mauvaise à l’endroit où nous sommes. Dans ce cas  nous devons refaire toute la procédure. En conséquence nous sommes contraints de choisir  entre la demande de données très complètes qui nécessiteront une longue connexion avec les risques d’échec ou recevoir des informations plus succinctes mais qui demanderont moins de temps de connexion. Par expérience nous optons presque toujours pour la seconde solution.

Les fichiers reçus, il reste à les interpréter. Véronique vient me chercher dès que tout est prêt. A quelques heures de la tempête il n’y a plus de doute. Nous devrons étaler un vent de force onze qui lèvera au pire moment une mer de dix à douze mètres de hauteur. La bonne nouvelle est que ce vent   sera de direction ouest et nous gardera donc sur une route de rapprochement avec notre destination.

Il est temps, à présent de prévenir l’équipage du phénomène. .

Je profite d’un repas où nous sommes tous présents pour décrire la situation ainsi que les mesures de sécurité que nous allons à présent mettre en place pour y faire face. Je réalise à cette occasion combien nous sommes soudés. Tous nous font confiance, au voilier et à moi et acceptent mes décisions sans aucune objection. C’est très bon signe pour la suite car si nous nous retrouvons dans une situation désespérée il sera vital de travailler sans discuter sur les options que je serai amené à prendre. Pour ma part j’ouvre un livre que j’ai déjà lu dont le titre est : ‘ Survire en mer à un cyclone ‘ et le  referme aussitôt. C’est un peu trop déprimant et totalement inutile puisque je le connais par cœur. La peur revient. Pas vraiment la peur de mourir, mais celle de ne plus revoir nos enfants ou de perdre un équipier.

 Solitude …

Le grand voyage de Fleur de Lys : 8ème épisode….aux Antilles

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Après quelques jours consacrés au ré-avitaillement du navire nous planifions un peu notre vie des prochains mois. La Martinique se trouvant presque au centre de l’arc antillais nous la considérerons comme notre camps de base. Nos navigations d’une île à l’autre nous ramènerons donc ici. Et c’est dans cette île que nous nous imprégnerons de l’ambiance des Antilles et que nous tenterons de nous faire quelque amis parmi les habitants.

Nous retrouvons quelques voiliers rencontrés en Europe. Nos soirées, à l’ancre dans la magnifique baie des Anses d’Arlet nous permettront de découvrir le rhum local et surtout les différentes manières de le déguster. Tous les équipages ont des aventures diverses à raconter. Depuis les fortunes de mer aux joies des découvertes inattendues, personne ne regrette de voyager malgré les risques encourus.

Les conditions de navigations dans les Antilles sont faciles et agréables mais parfois musclées. Le vent, de secteur Est toute l’année, souffle en général de force quatre à cinq. Le mer est calme sous le vent des îles côté caraïbes tandis que, au vent, les vagues atlantiques venant du large sont parfois violentes.
Entre juillet et novembre sévit la saison des cyclones. Si il n’y a pas chaque année un grand cyclone qui dévaste la Martinique, le risque que le phénomène se produise est suffisamment important pour que nous allions nous protéger plus au sud durant cette période. Jusque il y a peu, La plupart des voiliers se rendaient au Vénézuela pour se mettre à l’abri. Malheureusement, depuis quelques années la sécurité n’y est plus du tout suffisante. Aussi nous choisissons Grenade, magnifique petit archipel juste au Nord du continent sud-américain comme option pour les mois d’aout et septembre.

Étant en fin janvier, nous avons largement le temps d’explorer la Martinique et les îles environnantes d’ici là. Mais avons d’abord l’immense joie d’accueillir l’équipage de Ckool qui termine sa transat par le mouillage où nous nous trouvons. Nous hurlons de joie à leur arrivée et buvons le champagne ensemble. Leur bateau mesurant quatre mètres de moins que le notre, ils ont plusieurs fois touché l’eau avec leur mât suite aux grosses vagues en travers. Ils ont eu de belles frayeurs et sont très soulagés de se retrouver en sécurité. Mais ils sont là … Dans quelques jours ils navigueront plein sud pour commencer l’exploration des Antilles en débutant par les Grenadines. Nous nous reverrons lors de leur passage vers le nord en avril lorsqu’ils débuteront le voyage de retour vers la méditerranée, leur bassin habituel de navigation.

Le temps … Nous avons l’immense luxe d’avoir le temps. Je me rends compte du privilège que nous nous nous sommes octroyé par la réalisation de ce voyage. Nous réservant deux années, nous disposons de plus de temps qu’il n’en faut et ne sommes donc pas forcés de visiter ce que nous désirons au pas de course. Nous ne sommes même pas obligés de faire des choix. Nous irons ou nous le voudrons quand nous le déciderons.


Pas de chance par contre car depuis notre arrivée la Martinique est soumise à une grève totale des dockers. Les magasins sont très peu achalandés, les chantiers de constructions sont à l’arrêt et toute la population ne parle que de cela. Nous expérimentons les joies de la vie insulaire totalement inféodée à l’approvisionnement extérieur. Nous admirons un immeuble de plus de trente étages où, à cause de cette grève, ne travaillent qu’une dizaine d’ouvriers accompagnés d’un grutier qui met une heure chaque matin à grimper au sommet de sa grue escaladant échelon après échelon. La somme de travail pour terminer l’ouvrage paraît titanesque au regard du peu de main d’œuvre disponible. En réalité les autres ouvriers sont au chômage technique puisque il manque de ciment suite à cette grève.

Sandra et Andy venant nous rejoindre pour un mois en Juillet, nous décidons de ne pas trop nous éloigner et de naviguer en Martinique et le long des côtes de Sainte Lucie jusqu’à leur arrivée dans cinq gros mois.

Sainte Lucie est une île indépendante mais anciennement sous domination britannique. On y parle anglais mais également français car dans son histoire elle a été parfois reprise par les Français. Elle est notre première destination des Caraïbes hors Martinique, notre camp de base. Nous y amarrons notre voilier dans la marina de Rodney Bay afin d’y accomplir les formalités d’entrées début février.
Nous ne mettons pas longtemps à comprendre que cette île présente peu d’intérêt pour les grands voyageurs que nous sommes devenus. Très pauvres, certains habitants vivent un peu mieux en pratiquant des tarifs prohibitifs sans aucune justification de service aux yachts de passage. Dommage d’autant qu’ils se tirent une balle dans le pied en faisant fuir l’immense majorité des clients potentiels avertis par les réseaux sociaux ou le bouche à oreille. Il ne leur reste que quelques pigeons qu’ils plumeront sans regrets mais qui se font de plus en plus rare avec l’explosion des moyens de communications. Nous resterons quelques jours dans cette marina où des vendeurs ambulants tentent de nous vendre des légumes dix fois plus chers que le prix normal. Des dealers viennent aussi régulièrement nous proposer de l’herbe. Pas pour nos vaches, pour nous !

Nous décidons alors de nous rendre dans la baie de Castries, capitale du pays. Nous y plantons notre ancre au milieu de trois immenses paquebots de plus de deux mille cabines. Étrangement, notre mouillage ici ne semble déranger personne. Nous semblons même plutôt les bienvenus. Au marché local nous sommes les seuls visiteurs étrangers. Aussitôt que les marchandes nous entendent parler français les sourires apparaissent. Je constate avec plaisir que nous y payons les même prix que les clients locaux. La population est francophile et situe même la Belgique dont elle a entendu parler en 2010 grâce aux cinq cents cinquante jours sans gouvernement qu’à connu notre pays.

Comme nous aimons les endroits improbables, nous restons. Un magnifique sloop japonais partage la place avec nous.

Et arrive le vendredi soir. Nous ne le savions pas mais le vendredi soir est jour de fête. En fait c’est un peu comme si la soupape de sécurité d’une machine à vapeur s’ouvrait. Vers 19h00 la musique surgit de partout. Éclectique mais très forte et de préférence très fausse. Ici on parle de «  friday nigths ».
Dans notre baie, nous sommes encerclés par les hurlements en provenance des enceintes des cafés locaux. Le niveau sonore est tel que nos tympans sont réellement en danger. Pour éviter des dégâts irréversibles  nous sommes contraints aux boules Quiès. Jusque tard dans la nuit toute la population est dans les rues à manger des brochettes en s’assourdissant de musique. Incroyable !

Le samedi matin le calme est revenu. Il ne reste que la montagne de détritus que les ouvriers communaux viennent ramasser avec sacs et pelles. La population reprend le train train quotidien visiblement impatiente du vendredi à venir. Une grande partie des habitants, très pauvres voir miséreux ne vit que pour cette soirée.

Un matin nous entendons que l’on nous appelle depuis un navire de croisière italien. Sortant la tête du carré,  nous apercevons un pavillon belge  flottant au vent d’une cabine d’un pont supérieur. Ce sont des belges en vacances qui nous ont repéré et nous saluent avec nos couleurs. Je ressens une drôle d’impression en pensant qu’ils sont à quelques jours de la Belgique alors que nous en sommes éloignés de plus d’un an. Décidément je souffre encore du mal du pays. J’ai beau être parfaitement heureux ici la nostalgie me guette à chaque étape de ce voyage.

Le samedi après midi suivant nous constatons que l’on effectue des grands préparatifs pour une autre fête. Y auraient-ils des ‘Saterday nigth’s'  ?

Non ! Cette animation est à l’occasion de la fête nationale. Des employés installent un camp retranché sur le terre plein juste en face de notre mouillage. Ensuite arrivent des gradins, de la sono ( encore) et des chaises.

La nuit tombe et nous assistons à un concert de musique classique. Le chef est Anglais. Et par tous les saints je jure qu’il ne connaît rien à la musique. Sous son égide tout l’orchestre, composé principalement de blancs locaux joue faux. Nous n’avions encore jamais entendu cela. Vraiment dommage car hors musique classique il y a évidemment des tas de bons musiciens ici.  Pourquoi n’ont-ils pas fait appel à des artistes et à de la musique locale ?

Curieux, nous tentons d’aller à terre. Nous n’y croyons pas vraiment car le premier ministre discourt face aux notables que sont les ambassadeurs étrangers et quelques industriels du même cru.

Avec notre annexe nous approchons tout doucement et silencieusement du quai. Les gardes nous ont aperçus et s’approchent.  Ils nous interpellent gentiment en anglais : «  voulez vous participer à notre fête nationale . » Comme nous répondons par l’affirmative ils nous invitent à entrer dans la zone protégée et nous voila en train d’écouter les paroles du tribun à quelques centimètres des VIP.

C’était vraiment très gentil de leur part. Rien ne les obligeaient, en effet, à nous laisser nous approcher. Nous constatons que la paranoïa qui lobotomise trop souvent nos autorité n’a pas encore sévit dans ce pays. Les officiers de police y sont encore capables et autorisés à prendre des initiatives. Nous assisterons ensuite à quelques danses locales suivies du plus grand feu d’artifice que je n’aie jamais vu. Toutes les autres expériences de ce spectacle auxquelles j’ai assisté en Europe sont des lancers de minuscules pétards mouillés par comparaison. Le ciel est enflammé dans un boucan constitué d’un mélange de sifflets des fusées ascendantes et d’explosions grandioses de la bombe à son zénith. Les scories descendant vers le sol donnent l’impression que nous sommes entourés de saules pleureurs fluorescents. Le phénomène dure plus d’une demi heure et enveloppe toute la région d’un brouillard odorant bon la poudre ne servant pas à tuer mais à admirer la beauté du mélange des couleurs.

C’est à peu près tout ce que nous visiterons de Sainte Lucie. Échaudés par la lecture de ce qu’en disait la célèbre navigatrice Annie Vandewiele et par ce que nous constatons par nos yeux, nous décrétons cette île définitivement sans intérêts pour nous d’autant que du point de vue des paysages toutes les caraïbes se ressemblent.  Nous reviendrons peut être pour nous y approvisionner mais sans plus. Le pays n’est malheureusement pas encore très stable et la population encore échaudée par des années de propagande contradictoire distillée par des pouvoirs souvent illégitimes. Nous remontons donc notre ancre et faisons route vers la Martinique.

Cette dernière n’est distante que de vingt cinq milles marins, mais les vents sont contraires et nous devons franchir le chenal très agité qui la sépare de Saine Lucie. Grand voile à deux ris et trinquette à poste nous entamons la traversée au petit matin. Nous parvenons à tellement bien serrer le vent que nous dépassons des catamarans de croisières qui sont pourtant appuyés par leurs deux moteurs mais plantent des pieux à cause de la mer contraire. A la gîte, Fleur de Lys avance à plus de sept nœuds suivant une magnifique trajectoire rectiligne. Naviguer contre le vent est très fatiguant mais aussi très exaltant car nous ressentons toute la puissance des septante mètres carré de voiles propulsant le navire pesant pourtant plus de douze tonnes. A cette allure nous ne mettons que quatre heures pour rejoindre la baie du Marin. Nous nous y ancrons le plus près possible du ponton permettant de rejoindre le centre. Dominé par le Mango-bay restaurant et bar, repaire des marins de toutes nationalités, ce ponton est notre lieu d’accostage favori pour magasiner.Deux bonnes dizaines de dinghies y sont déjà cadenassés. Nous prenons un rafraichissement au dit bar et en profitons pour utiliser leur connexion internet gratuite. Skype est en effet le seul moyen raisonnable pour appeler Sandra aussi longtemps que nous le voulons sans nous voir ruinés par la facture. Une bonne vingtaine d’autre personnes y surfe déjà ce qui ralenti parfois considérablement le débit et rend notre communication approximative. Parmi ces gens quelques « transatlantiquards »en attente de la suite de leur voyage malheureusement impossibles à repérer au milieu des touristes locataires de catamarans à la semaine ou des propriétaires d’un voilier qui reste toute l’année dans la marina.

Le soleil brille, il fait plus de trente degrés dans l’air tandis que l’eau atteint presque la même température. Nous sommes bien dans les caraïbes à présent.

La baie du Marin a dû être magnifique jusqu’à il y a quelques années. Malheureusement, elle est aujourd’hui squattée par des centaines de voiliers de métropolitains qui ne viennent qu’une fois par an, quand ils viennent! De plus, un grand chantier naval ne respectant aucune norme environnementale alors que les tarifs qui y sont pratiqués sont prohibitifs y déverse sont flot d’eaux polluée par les produits chimiques que l’on utilise pour l’entretien et la réparation des navires de plaisance. Plusieurs métropolitains ravagés par l’alcoolisme y travaillent dans des conditions d’hygiène en dessous de tout et pour un salaire de misère. Triste spectacle de l’exploitation de l’homme par l’homme et de destruction de l’environnement. Les Antillais sont bien gentils de tolérer pareille attitude chez eux.

Nous retrouvons un voilier Turc rencontré au Cap-Vert et y prenons le café offert avec beaucoup de gentillesse par son skipper. C’est le seul équipage de cette nationalité que nous ayons vu de tout notre périple. Dommage car ils s’y connaissent en hospitalité et sont maîtres dans l’art de passer le café. Nous retrouvons également l’équipage du petit Pogo de 8m50 qui nous avait dépassé au début de la transat. Nous apprenons qu’incommodés par l’inconfort de la mer, ils ont changé d’allure et navigué au vent plein arrière comme nous le faisions. Finalement,  ils ne sont arrivé qu’avec un jour d’avance sur nous. Dans une semaine ils quittent définitivement la Martinique pour explorer le Belize et Cuba. Ils vogueront en Juin vers leur France natale.

Nous décidons de naviguer localement tous les deux ou trois jours pour bien profiter des ambiances et paysages locaux. Il est important de ne pas devenir paresseux dans ces contrées tropicales car la chaleur et le farniente peuvent très vite nous faire sombrer dans une indolence dont nous pourrions avoir toutes les difficultés à ressortir.

Le pays mesure une cinquantaine de kilomètres du nord au sud. Les côtes au vent sont harcelées par la mer mais on y trouve quelques baies extrêmement bien protégées mais d’accès difficile et mal cartographié. Nous y débutons notre exploration de la Martinique et Fleur de Lys, contre le vent et la mer, passe péniblement la pointe nord de la terre en fin de matinée pour redescendre vers le Sud Est côté atlantique. Nous sommes bien secoués mais obstinés à visiter les Baies du Robert et du François dont on nous a dit le plus grand bien. Au beau milieu des cailles de corail nous admirons une minuscule île de sable blanc . Un transat et un parasol y trônent au beau milieu. Étrange, mais plus tard nous constaterons que des antillais viennent y échouer leur petits bateaux à moteur afin d’y écouter de la musique en dégustant une bière ou du rhum. C’est minuscule mais cela ressemble un peu à l’idée que l’on se ferait du paradis.

Prudemment nous approchons des eaux calmes de la baie . C’est un peu chaud car nous sommes contraints de nous faufiler très près des récifs pour y chercher les zones les plus profondes puisque nous avons deux mètres de tirant d’eau. Nous faisons des aller retour entre le poste de barre et la table à carte et sommes bien inquiets du risque de heurter des rochers non répertoriés,  mais nous nous retrouvons bientôt en sécurité . Le paysage est magnifique. Nous sommes comme posés sur un lac saupoudré de petites îles et bordé de collines. Nous nous trouvons assurément dans un bon abri mais il doit être par contre très difficile d’en sortir par vents forts. Il sera donc indispensable de surveiller l’évolution de l’aérologie de très près afin de ne pas être coincés ici contre notre gré. Nous profiterons de trois belles journées sans vent pour folâtrer le long de cette côte Est. Le seul point négatif est que cette zone est une mangrove dont l’eau, opaque, ne donne nullement envie de se baigner bien qu’elle soit propre. Bien protégés de la houle, les nuits sont calmes. Fleur de Lys ne roule pas et comme le vent s’absente une fois la pénombre installée, nous ne tirons même pas sur notre chaine d’ancre. Le réveil par contre est difficile car vers 9h00 nous sommes tirés du lit par le bruit de plusieurs canot à moteur suivi d’une énorme houle qui fait brinquebaler dans tous les sens ce qui n’a pas été bien fixé à bord. Ce sont des pêcheurs locaux qui ont reconvertis leur fière yole en navire de promenade à la journée pour les touristes. Ils partent de l’embarcadère le plus proche et, surchargés, foncent ventre à terre pour déposer leur cargaison sur l’îlot derrière lequel nous sommes abrités. C’est un peu triste comme méthode de travail car le principal charme du lieu, la tranquillité, n’est plus vraiment assurée. Nous nous demandons ce qui les pousse à travailler de cette façon au lieu d’approcher au ralenti afin de contrôler le bruit.

Le Grand Voyage de ” Fleur de Lys” 7ème partie

Par

Les jours passent doucement.

Nous découvrons la vie à bord d’un petit voilier en route pour une traversée de l’Atlantique.
Le sommeil tient une grande place dans ces circonstances car en plus du grand air, se faire secouer toute la journée et effectuer un grand nombre de manœuvres nous fatigue énormément.
De temps en temps, une absence totale de vent nous oblige à tout affaler pour éviter le battement des voiles sans vie sur le mât. Encore une manœuvre de plus. Puis, nous devons tout remonter dès que la situation initiale réapparait.

Parfois, nous voyons des oiseaux. De toutes sortes de très haute mer, ils viennent totalement infirmer la théorie qui dit qu’en fonction de leur espèce il est possible de savoir si nous approchons une terre. Au milieu de nulle part nous observons aussi bien des pailles en queue que des Fous. Ils se comptent sur le doigt de la main, mais ils sont présents.

Nous admirons également des baleines.
Un après midi, un couple vient jouer autour de Fleur de Lys. Le mâle mesure une dizaine de mètres et frôle régulièrement notre gouvernail. Je n’ose imaginer ce qui nous arriverait si nous avions affaire à un maladroit qui nous l’emporte dans son élan.
Elles doivent nous trouver à leur goût car elles nous tiennent compagnie jusque tard dans la nuit. Elles y nagent au milieu du plancton dans un éclair de lumière permanent. C’est beau, étrange, presque surnaturel que de deviner leurs formes éclairées par la  fluorescence de certains organismes marins.

Tous les quatre jours, à l’aurore,  nous plongeons la ligne de pêche. En une heure nous remontons une belle daurade  que nous cuisinons de différentes façons. Interdiction absolue à présent , de la manger en filets crus. En effet, la dernière fois Véronique a été tellement malade que nous avons eu peur pour sa vie.

Nous fabriquons notre eau potable par osmose inverse. Notre appareil est capable de nous offrir cinq litres d’eau pure par heure de fonctionnement. Mais c’est un procédé qui consomme de l’électricité en conséquence et est bruyant. Nous limitons donc son emploi à la stricte nécessité de la cuisine et de la boisson.

Nous produisons cette électricité grâce à un hydrolienne tractée à l’arrière du tableau arrière.
C’est une machine mixte fabriquée au Royaume-Uni. Elle peut se transformer en une éolienne performante en moins de deux minutes par un procédé très astucieux. Naviguant vent arrière, une hydrolienne est performante profitant de la vitesse du voilier dans les flots pour faire tourner une hélice reliée à un alternateur par un arbre en composite. L’éolienne, par contre, ne fonctionne pas au vent arrière puisque la puissance du vent qui vient l’alimenter se voir diminuée de la vitesse propre du navire qui navigue dans la même direction.

Les réserves d’eaux de Fleur de Lys sont de quatre cents litres dans les deux réservoirs. Ce précieux liquide, en principe potable également, est destiné à la cuisine, au dernier rinçage de la vaisselle et aux deux litres par jour et par personne qui nous sont alloués pour les ablutions. Nous nous lavons donc abondamment à l’eau de mer et utilisons notre part pour nous rincer ensuite.

Fleur de Lys trace sa route. Des millions de mètres cubes d’eau défilent sous notre quille. Notre sillon éphémère ne changera  rien à la faune qui y vit. Nous ne sommes que des passants. Le sentiment d’être totalement insignifiant est très présent. L’infini qui nous entoure remet Fleur de Lys à sa juste place : Une poussière sur l’océan. Les dauphins répondent présents plusieurs fois par jour. Nous nous demandons comment ils pratiquent pour se nourrir alors que ces fonds sont de abîmes. Les habitudes deviennent rituels. Les secondes, minutes et heures prennent leur temps. Les jours défilent lentement. Solitude. Solitude. J’essaye de na pas penser à notre fille, aux études en Belgique. A quelques heures d’avion pour les touristes, à des années lumières pour nous.

Je suis un peu déçu de ne pas avoir une ou deux journées de répit sans vent et sans mer qui nous permettraient de lire et de profiter confortablement de cette traversée. D’un autre point de vue nous progressons à raison de 130 milles marins par vingt quatre heures. L’arrivée se profile lentement mais surement à l’horizon.

Serge et moi avons dur. Je suis un peu marqué mentalement par le poids des décisions que je dois prendre en permanence afin d’anticiper les changements de vent et physiquement par les incessantes manœuvres qu’elles impliquent. Les conséquences en sont que je commence à être en dette de sommeil. Pas assez toutefois que pour me résoudre à laisser le voilier sans surveillance… Il a des difficultés à dormir et son état de fatigue commence à m’inquiéter . Un signe surtout me fait peur : il a déjà accepté deux fois que je le remplace pour son quart. Lambiner n’est pas du tout son genre, si il retourne dans sa cabine sans rechigner lorsque je lui propose cette solution alors que c’est son tour c’est qu’il est vraiment très mal. Il reste quelques jours de navigation. Les pires du point de vu de l’inconfort car la station météorologique annonce des vents forts et une mer dangereuse à l’approche de la Martinique.
Heureusement, Véronique et Christophe sont en pleine santé. Pour eux la transatlantique peut encore durer des semaines avant qu’ils ne soient au bout de leurs ressources. Tant mieux ! Il est évident que nous ne sommes pas tous fabriqués de la même façon. Ce qui touche les uns laisse totalement indifférent les autres. Mystères de la condition humaine.

Demain, nous arriverons demain. Je n’y crois même pas tellement il est merveilleux, pour des apprentis marins que nous sommes, de voir notre rêve d’effectuer une transat sur notre voilier se terminer avec fruit. Plus que jamais je vérifie tout. Je veux à tout prix ménager notre monture jusqu’au dernier moment et réduis encore un peu la toile pour la soulager. Malgré la fatigue et les douleurs physiques conséquences de la houle, je veux profiter pleinement des dernières heures. Je me pince pour être certain de ne pas rêver. Nous sommes à quelques heures de terminer notre première transatlantique.

Le 12 Janvier nous accostons un ponton dans la marina du Marin, en Martinique. Il est midi et personne n’a répondu à nos appels radios lancés pour annoncer notre présence. Véronique part en éclaireuse pour trouver la capitainerie.  J’avais envoyé un mail depuis Mindelo pour réserver une place ici, si possible. On m’avait gentiment répondu m’attendre pour le dix janvier. Arrivée dans le bureau du port, Véronique se voit engueulée car nous n’avons pas envoyé de mail pour signaler notre retard… Un mail! Je rêve ! Nous étions en haute mer, il n’y avait pas de wifi. Ben alors vous auriez pu employer votre GSM… La Martinique ! Ils sont envahi de touristes qui soit y louent un voilier depuis la métropole soit en possèdent un sur place qu’ils font naviguer trois mois par an durant notre saison d’hiver. Les employés de la marina n’ont absolument pas conscience qu’une centaine d’équipage ne vient pas par avion mais arrive par le mer après un voyage souvent pénible.
Les » grands voyageurs »sont noyés dans le troupeau. Le retour à terre est dur.

Nous sommes amarrés juste aux côtés de Baloo, voilier allemand rencontré à Madère. Comme le skipper n’y est pas présent nous prenons  de ces nouvelles auprès de notre voisin de droite. Douche froide…Il nous apprend que le sloop a été retrouvé vide par les sauveteurs locaux. A quelques milles des côtes, en arrivant de Mindelo  après vingt jours de mer, son skipper est tombé à l’eau et n’a pas été retrouvé. Nous sommes consternés. Deux jours plus tard la famille vient récupérer ses affaires et nous parler de lui. Ils nous laissent quelques objets utiles pour nous tandis que nous les aidons à démarrer le moteur afin de naviguer en direction du chantier naval qui se chargera de le vendre.

Nous sommes en Martinique. Une grande étape a été franchie au propre comme au figuré. Nous sommes en Janvier, nous devrons prendre la route du retour dans un an et trois mois. Nous pouvons donc profiter pleinement du climat, des paysages et de l’ambiance locale.